Fiche de Personnage - Anneliese Volkova

Mr La Chèvre

Protection Civile
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7 Novembre 2025
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ANNELIESE VOLKOVA
Syndicat des Travailleurs du Cartel — Section Xénobiologie Clinique



I — Avant que le ciel ne se fende



Anneliese Volkova naquit à Dresde, dans ce qu’il restait d’une Europe industrielle déjà fatiguée par les crises, les pénuries et les tensions qui précédaient la fin du vieux monde.

Son père, Ivan Volkova, était d’origine russe.
Il travaillait comme technicien dans une usine chimique, entouré de tuyaux, de soupapes, de produits corrosifs et de machines qui ne pardonnaient pas l’inattention.

Sa mère, Klara Schneider, était infirmière dans un hôpital public où il manquait toujours quelque chose.
Des compresses.
Des médicaments.
Du personnel.
Du temps.

Ils vivaient modestement, dans un appartement gris d’un ancien bloc d’habitation en béton. Rien n’y était vraiment confortable, mais tout y avait une place. Les assiettes étaient rangées de la même manière. Les chaussures alignées contre le mur. Les vêtements pliés sans fantaisie.

Ivan croyait au travail, à l’ordre et au silence.
Klara, elle, mettait un peu de douceur dans ce monde trop droit : un repas chaud, une main posée sur l’épaule, un mot pour calmer avant que la peur ne prenne trop de place.

Anneliese grandit entre ces deux manières de survivre.

De son père, elle conserva le goût des choses bien faites.
De sa mère, elle conserva une forme de patience discrète, presque invisible.

Enfant, elle parlait peu.
Elle démontait les objets qu’elle trouvait, non pour les casser, mais pour comprendre pourquoi ils tenaient encore ensemble. Un vieux réveil, une radio fendue, une lampe qui clignotait, un jouet oublié.

Les autres enfants la trouvaient étrange.
Elle les observait davantage qu’elle ne jouait avec eux.

Ses enseignants la disaient sérieuse, appliquée, propre, toujours à sa place.
Comme si, très tôt, elle avait compris qu’être à sa place était parfois la meilleure manière de ne pas être déplacée par quelqu’un d’autre.

Physiquement, c’était une enfant frêle : cheveux châtain clair, yeux gris-bleu, peau pâle.
Sa mère disait souvent qu’elle semblait tout peser du regard avant de parler.

Elle ne savait pas encore que, bientôt, regarder avant de parler deviendrait une nécessité.



II — La Guerre des Sept Heures



Elle avait huit ans lorsque le ciel se fendit.

Au début, les adultes parlèrent d’un accident scientifique.
Puis d’un incident militaire.
Puis d’une menace extérieure.

Ensuite, il n’y eut plus vraiment d’explications.

Les sirènes hurlèrent pendant des heures. Les écrans diffusèrent des images tremblantes, coupées par des messages d’urgence que personne ne semblait comprendre entièrement. La lumière du jour changea de couleur. Des colonnes de fumée montèrent au loin. Les rues se remplirent de civils qui fuyaient sans savoir vers où.

Anneliese se souvenait surtout du bruit.

Pas un bruit unique.
Une masse de bruits.

Des moteurs.
Des cris.
Des pas dans les escaliers.
Des portes qu’on claquait.
Des explosions trop lointaines pour tuer immédiatement, mais assez proches pour faire comprendre que la mort avançait.

Sa famille tenta de rejoindre Berlin avec d’autres survivants. Le convoi fut stoppé avant d’y parvenir.

Les civils furent séparés, triés, déplacés.
Certains étaient appelés par leur nom.
D’autres par leur âge.
D’autres encore par leur état physique, comme si leur corps était devenu une ressource plus importante que leur identité.

C’est là qu’Anneliese vit le Cartel pour la première fois.

Elle ne comprit pas ce qu’elle voyait.
Mais elle comprit une chose : aucun humain ne commandait réellement ce qui se passait.

Son père fut réaffecté à un complexe industriel sous autorité étrangère.
Il ne revint jamais.

Sa mère mourut peu après, dans un abri de fortune, faute de traitement.

Anneliese ne parla presque plus de cette période par la suite.
Lorsqu’on insistait, elle disait seulement :

« Je me souviens du tri. Pas du reste. »



III — Grandir sous le Cartel



Après la guerre, Anneliese grandit dans un foyer d’éducation géré par l’administration du Cartel.

On n’y apprenait pas vraiment à vivre.
On y apprenait à être utilisable.

La discipline y remplaçait l’affection.
La routine remplaçait les questions.
La conformité remplaçait l’enfance.

Les enfants comprenaient vite que les plus dociles mangeaient mieux que les autres.
Ceux qui posaient trop de questions attiraient l’attention.
Ceux qui attiraient l’attention disparaissaient parfois des dortoirs, déplacés vers d’autres structures, d’autres affectations, d’autres silences.

Anneliese s’adapta.

Non par loyauté.
Non par conviction.
Par instinct.

Elle comprit qu’il fallait se lever quand on l’ordonnait, se taire quand on observait, répondre quand on demandait, et ne jamais laisser une émotion prendre trop de place sur son visage.

Ses résultats la dirigèrent vers un cursus technique.
Maintenance.
Logistique.
Gestion de stocks.
Procédures d’entretien.

Des domaines utiles.
Des domaines propres.
Des domaines où une erreur pouvait être identifiée, corrigée, classée.

C’est à cette période que son rapport à l’ordre devint presque obsessionnel.

Elle rangeait les outils par taille.
Elle nettoyait les surfaces avant et après utilisation.
Elle recomptait les boîtes, les pièces, les câbles, les contenants.

Personne ne savait vraiment si elle parlait du monde extérieur ou de ce qui restait en elle.



IV — Une femme qu’on remarquait difficilement



Avant son recrutement au S.T.C, Anneliese était une femme qu’on remarquait peu.

Elle mesurait environ un mètre soixante-douze, fine sans paraître fragile, avec une silhouette droite et un maintien discret.
Ses cheveux châtain clair étaient toujours attachés, rarement laissés libres. Pas par coquetterie, mais pour éviter qu’ils gênent son travail.

Quelques mèches plus claires prenaient parfois des reflets dorés sous les néons de la cité.

Son visage était pâle, fin, rarement animé par un sourire.
Ses yeux gris-bleu donnaient une impression d’attention constante. On y lisait plus facilement la fatigue que la peur.

Sa peau claire trahissait les longues heures passées à l’intérieur, loin de toute lumière naturelle.
Ses mains, fines et nerveuses, portaient de petites cicatrices laissées par les outils, les caisses, les surfaces métalliques et les tâches répétées.

Elle parlait peu, d’une voix basse, douce, légèrement rauque.
Même lorsqu’elle répondait correctement, elle donnait l’impression de s’excuser d’avoir produit un son.

Ses vêtements civils étaient neutres : chemise grise, manteau long, bottines noires usées, brassard réglementaire.

Rien de voyant.
Rien qui réclame l’attention.

Tout en elle semblait fait pour se fondre dans la masse.

Dans une cité du Cartel, c’était presque une qualité.



V — Cité 24, Terminal 6



Devenue adulte, Anneliese travailla dans un entrepôt civil du S.T.C, structure chargée d’encadrer et de coordonner la main-d’œuvre humaine au service de la cité.

Ses tâches étaient simples : trier, transporter, vérifier.
Des gestes répétitifs, mais nécessaires.
Des gestes qui permettaient de rester utile sans devenir importante.

Elle ne cherchait pas à se distinguer.
Elle ne cherchait pas à monter.
Elle ne cherchait pas à être appréciée.

Elle faisait ce qu’on lui demandait.

Le soir, elle retournait dans son logement étroit et écoutait le murmure constant de la cité derrière les murs. Les annonces. Les pas. Les portes. Les mouvements de patrouille.

Lorsqu’elle reçut son ordre de relocalisation vers Cité 24, Terminal 6, elle accepta sans discuter.

Pas par obéissance sincère.
Pas par enthousiasme.
Simplement parce qu’un ordre de relocalisation ne se refuse pas.

On prend ce qu’il reste de soi.
On se présente au point indiqué.
On apprend à reconnaître de nouveaux murs.



VI — L’incident des rations



À peine arrivée à Cité 24, elle commit une erreur qui marqua durablement sa manière de vivre.

À la suite d’une session de travail, des boîtes de rations loyalistes restèrent en sa possession.

Elle comptait les signaler plus tard.
Elle aurait dû le faire immédiatement.

Le couvre-feu tomba avant qu’elle ne puisse corriger l’erreur.

Une fouille de routine de la Protection Civile découvrit les boîtes dans son logement.

Anneliese tenta d’expliquer.
L’explication ne changea rien.

Trois coups de matraque.
Une courte détention.
Une leçon parfaitement comprise.

Dans Cité 24, l’intention compte rarement plus que le résultat constaté.

Depuis ce jour, elle garde avec elle une prudence presque maladive.
Chaque objet doit être justifié.
Chaque déplacement doit avoir une raison.
Chaque erreur doit être éliminée avant même d’exister.

L’incident ne fit pas d’elle une rebelle.
Il ne fit pas d’elle une loyaliste convaincue non plus.

Il lui rappela seulement que survivre ne consistait pas à être innocente.

Survivre consistait à être conforme.



VII — Jaune.138



Quelques jours plus tard, une annonce de recrutement du S.T.C résonna dans le secteur.

Anneliese hésita.

Le S.T.C signifiait davantage de responsabilités, davantage d’exposition, davantage de regards.
Mais cela signifiait aussi un cadre. Une fonction. Un endroit où la peur pouvait être transformée en procédure.

Elle se rendit au QG pour obtenir des informations.

La branche C&R — Contention et Recherche — manquait de personnel.
Un entretien fut organisé après le dépôt du formulaire. Quelques questions, quelques vérifications, quelques silences.

Elle fut acceptée.

Son identifiant devint Jaune.138.

La combinaison Hazmat jaune remplaça les vêtements civils dans la plupart des regards.
Le casque hermétique remplaça le visage.
Le respirateur remplaça la voix.

Pour beaucoup, Anneliese cessa d’exister à ce moment-là.

Il restait une silhouette jaune.
Un matricule.
Une employée silencieuse envoyée là où l’air pouvait brûler, où l’eau pouvait corroder, où la matière étrangère résistait parfois trop longtemps aux tentatives de nettoyage.

Elle n’en prit pas ombrage.

Cette invisibilité lui convenait.

Personne ne demandait vraiment qui se trouvait sous la combinaison.
Personne ne cherchait à savoir si elle avait peur.

On lui demandait d’intervenir, de nettoyer, de contenir, de rapporter.

C’était suffisant.



VIII — Derrière la combinaison



En service, ce qu’on voyait d’Anneliese n’était plus qu’une forme.

Combinaison Hazmat jaune intégrale.
Casque blanc hermétique.
Optiques circulaires diffusant une lumière jaune constante.
Respirateur intégré, voix neutre, métallique, presque sans âge.

Les coutures pressurisées, les gants scellés, les bottes renforcées et les plaques de protection donnaient à son corps une fonction plus qu’une présence.

Tout était prévu pour l’isoler du monde extérieur.

Elle parlait peu.
Ses phrases étaient courtes, souvent réduites à l’essentiel.

Elle ne cherchait jamais le contact.
Elle n’abordait personne sans nécessité.
Elle ne s’attardait pas dans les conversations.

Avec les citoyens, elle restait distante, presque absente.
Avec ses collègues, elle se montrait plus attentive, mais rarement chaleureuse.
Avec la hiérarchie, elle répondait vite, correctement, sans commentaire inutile.

Son calme pouvait passer pour de la froideur.

Ce n’était pas entièrement faux.

Mais ce calme venait surtout d’une chose plus ancienne : la peur avait cessé de s’agiter.
Elle s’était rangée.
Elle était devenue méthode.



IX — Le silence comme méthode



Anneliese n’est pas cruelle.

Elle n’est pas douce non plus.

Elle ne se nourrit pas de l’autorité que lui donne son uniforme.
Elle ne cherche pas à écraser les citoyens pour le plaisir de se sentir supérieure.
Elle ne cherche pas davantage à les rassurer.

Elle applique.

Elle observe.

Elle évite l’erreur.

Dans un monde où l’émotion peut devenir une faiblesse administrative, elle a appris à réduire ce qu’elle montre.
Pas parce qu’elle ne ressent rien.
Mais parce que ressentir ouvertement ne protège de rien.

Lorsqu’une situation dégénère, elle ne hausse pas immédiatement la voix.
Elle fixe.
Elle évalue.
Elle cherche le point de rupture.

Lorsqu’un ordre est donné, elle l’exécute.
Lorsqu’une procédure existe, elle la suit.
Lorsqu’un doute apparaît, elle le transforme en note, en rapport ou en question technique.

Elle ne prie pas le Cartel.
Elle ne l’aime pas.
Elle ne le hait pas ouvertement.

Elle vit dessous.

Comme on vit sous un plafond trop bas : en apprenant à ne pas lever la tête trop vite.



X — Du C&R au S.X.C



Le temps passé au sein du S.T.C ne rendit pas Anneliese plus visible.

Il la rendit plus utile.

Lorsque les anciennes désignations de la branche C&R furent progressivement remplacées par une structure plus précise, la Section Xénobiologie Clinique, Anneliese ne posa aucune question inutile.

Pour la majorité des citoyens, ce changement ne représentait qu’un sigle administratif de plus.
Une appellation nouvelle dans une cité qui renomme tout ce qu’elle contrôle.

Pour elle, ce fut différent.

Le C&R représentait encore le terrain brut : intervenir, nettoyer, contenir, rapporter.

Le S.X.C imposait une lecture plus large.
Il ne s’agissait plus seulement de traiter une zone contaminée, mais de comprendre ce qui s’y produisait.
De reconnaître une réaction.
De conserver une trace exploitable.
De sécuriser une matière avant qu’elle ne devienne un problème.
De transformer l’anomalie en donnée.

Là où Jaune.138 exécutait, Orange.138 devrait désormais constater, encadrer et transmettre.

La transition ne fut pas brutale.

Aucune révélation.
Aucun grand changement visible au premier regard.

Seulement une accumulation de petites responsabilités.

Une recrue qui attend une consigne.
Une intervention à superviser.
Une collecte à valider.
Une zone à sécuriser.
Un détail à noter avant qu’il ne disparaisse.

C’est ainsi que le Cartel transforme les gens.

Pas toujours par la violence directe.
Par la fonction.
Par les gestes répétés.
Par le moment où l’on comprend qu’on ne fait plus seulement ce qu’on nous demande.

On commence à porter une partie du système soi-même.



XI — Orange.138



La promotion d’Anneliese au rang de S.X.C-3 ne fut pas célébrée.

Aucune fierté affichée.
Aucune demande de reconnaissance.
Aucun discours.

Seulement une mise à jour de dossier, une modification d’affectation, une nouvelle tenue, et davantage de responsabilités.

Elle devint Référente.

Le mot resta longtemps désagréable.

Être Référente signifiait que d’autres pouvaient attendre d’elle une réponse.
Cela signifiait qu’une erreur commise par une recrue pouvait, d’une manière ou d’une autre, remonter jusqu’à elle.
Cela signifiait qu’elle ne pouvait plus totalement disparaître derrière la simple obéissance.

Avant, Anneliese pouvait se contenter d’exécuter correctement.

Désormais, elle devait vérifier que d’autres exécutent correctement.

Le changement le plus visible fut la tenue.

L’ancienne combinaison Hazmat jaune fut remplacée par une combinaison Hazmat orange réglementaire.
Pour les citoyens, cela ne changeait peut-être pas grand-chose. Une silhouette scellée reste une silhouette scellée. Une voix filtrée reste une voix sans visage.

Mais pour le S.T.C, la différence était nette.

Orange.138 n’était plus seulement envoyée pour vérifier si l’air brûlait, si l’eau corrodait ou si la contamination progressait.

Orange.138 pouvait désormais superviser une intervention.
Corriger une procédure.
Encadrer une recrue.
Valider une collecte.
Ordonner une sécurisation de zone.
Consigner une observation à valeur scientifique.

Anneliese ne s’habitua pas immédiatement à cette nouvelle couleur.

Le jaune l’avait protégée par son insignifiance.
L’orange l’exposait davantage.

Pendant plusieurs jours, elle ajusta machinalement ses gants, son brassard, les attaches de sa combinaison, comme si l’équipement ne lui appartenait pas encore totalement.

Puis le réflexe disparut.

La tenue devint une seconde couche de silence.



XII — Apprendre à encadrer



Anneliese n’avait jamais cherché à devenir une figure de référence.

Pourtant, le rang l’y obligea.

Lorsqu’une recrue se présentait sans savoir quoi faire, elle ne pouvait plus simplement attendre qu’un supérieur arrive.
Lorsqu’une intervention commençait mal, elle ne pouvait plus seulement se placer en retrait.
Lorsqu’un protocole était mal appliqué, elle devait corriger.

Elle ne formait pas comme on rassure.

Elle formait comme on réduit un risque.

Ses consignes étaient courtes, parfois sèches, mais rarement inutiles.
Elle expliquait ce qui devait être compris, pas ce qui aurait pu rendre la situation moins lourde.

« Ne vous penchez pas au-dessus de la matière. »
« Ne touchez pas sans validation. »
« Observez avant de nettoyer. »
« Si vous ne savez pas, vous reculez. »
« Une erreur biologique ne se corrige pas toujours. »

Elle n’élevait presque jamais la voix.

Lorsqu’une erreur était commise, elle la notait, la corrigeait, puis vérifiait si elle risquait de se reproduire.

Ceux qui attendaient d’elle une chaleur humaine étaient souvent déçus.
Ceux qui attendaient une méthode obtenaient quelque chose d’utile.

Anneliese ne cherchait pas à être appréciée.

Elle cherchait à ce que personne ne meure par négligence.



XIII — Le carnet d’observations



Avec ses nouvelles fonctions, Anneliese commença à conserver un carnet de notes personnel.

Officiellement, il s’agissait d’un support d’observation.
Un outil de travail.
Un moyen de consigner les éléments utiles aux rapports, aux recherches futures et à l’amélioration des procédures S.X.C.

Le carnet n’avait rien d’un journal intime.

On y trouvait peu de sentiments.
Peu de souvenirs.
Peu de phrases complètes.

Il contenait surtout des fragments.

Des descriptions de tissus.
Des réactions à la mousse neutralisante.
Des variations de couleur sur une matière Xen prélevée.
L’état d’un corps avant inhumation.
La rigidité d’un membre.
La vitesse de propagation d’une flore.
L’odeur d’une zone avant et après désinfection.
Le comportement d’une recrue face à un cadavre contaminé.

Certaines pages concernaient la biologie humaine.
D’autres concernaient Xen.

La frontière entre les deux sujets semblait parfois plus fine dans ses notes que dans ses rapports officiels.

Certaines pages ne contenaient presque aucun texte.

Seulement des silhouettes.
Un thorax ouvert schématisé.
Une nuque trop tendue.
Une main dont les doigts ne semblaient plus répondre au même ordre.
Une posture reproduite plusieurs fois jusqu’à ce que l’anomalie devienne lisible.

Anneliese ne dessinait pas pour conserver un souvenir.

Elle dessinait parce qu’une forme détruite trop vite cesse de pouvoir être comprise.

Elle évitait le terme « zombie » lorsqu’elle rédigeait ses notes.

Trop simple.
Trop civil.
Trop chargé de peur.

Elle préférait écrire : sujet parasité, hôte altéré, corps sous contrôle résiduel.

Non par respect.
Non par compassion.

Parce qu’un mot imprécis finit toujours par produire une procédure imprécise.

Anneliese ne parlait jamais de fascination.
Elle aurait rejeté ce mot.

Elle parlait d’observation prolongée.
D’exposition répétée.
D’intérêt professionnel.
De nécessité scientifique.

Elle écrivait ce qu’elle voyait.

Puis elle relisait.

Puis elle comparait.

Certaines pages semblaient parfaitement techniques.
D’autres donnaient l’impression qu’elle cherchait à comprendre une logique plus profonde, sans jamais l’écrire clairement.

Depuis l’enfance, elle cherchait à comprendre pourquoi les choses tenaient encore ensemble.

Les objets cassés.
Les procédures.
Les équipes.
Les corps.

Xen ne fit que déplacer la question.



XIV — District 2



Le passage au District 2 de Cité 24 modifia ses repères.

Les anciennes habitudes liées au Terminal 6 ne disparurent pas immédiatement.
Anneliese continua quelque temps à comparer les sons, les couloirs, les trajets, les zones de service.

Chaque district possède ses propres rythmes.
Ses propres tensions.
Ses propres angles morts.

Le District 2 lui sembla d’abord plus structuré.
Plus industriel.
Plus dense.

Le QG du S.T.C, les zones d’intervention, les blocs résidentiels, les infrastructures médicales et les secteurs de production formaient un ensemble plus vaste, où chaque déplacement demandait une attention différente.

Cette nouvelle géographie renforça son besoin de noter.

Pas seulement les événements importants.

Les trajets.
Les accès.
Les odeurs près de certaines zones.
Les lieux où les citoyens ralentissent naturellement.
Les endroits où les unités de Protection Civile apparaissent plus souvent.
Les zones où la flore, l’humidité ou les déchets semblent revenir malgré les nettoyages.

Pour Anneliese, connaître un district ne signifie pas seulement savoir s’y déplacer.

Cela signifie savoir ce qu’il tente de cacher.



XV — Ce que Xen laisse derrière lui



Depuis son passage au S.X.C, quelque chose a changé dans la manière dont Anneliese regarde le monde.

Elle continue de suivre les procédures.
Elle continue de produire des rapports.
Elle continue d’obéir à la hiérarchie du S.T.C.

Aucune faute visible.
Aucune rupture.
Aucun comportement ouvertement problématique.

Mais elle observe davantage.

Face aux organismes contaminés, aux parasites neutralisés, aux zones de flore Xen ou aux corps altérés, elle prend parfois quelques secondes de plus avant d’agir.

Pas assez pour désobéir.
Pas assez pour mettre une intervention en danger.

Juste assez pour retenir un détail.

Une contraction après application de mousse.
Une texture qui résiste au nettoyage.
Un motif dans une nervure.
Une ressemblance entre un tissu humain abîmé et une matière étrangère.

Elle rationalise tout.

Amélioration des rapports.
Précision scientifique.
Expérience de terrain.
Adaptation professionnelle.

Peut-être a-t-elle raison.

Peut-être que ce n’est rien d’autre que cela.

Elle ne contestait jamais une neutralisation.

Un organisme dangereux devait être neutralisé.
Un corps contaminé devait être conditionné.
Une zone instable devait être nettoyée.

Mais il lui arrivait de ressentir une irritation brève, presque honteuse, lorsqu’une anomalie disparaissait avant d’avoir été décrite correctement.

Pas parce qu’elle voulait la préserver.

Parce qu’une donnée perdue ne revient pas.

Elle ne voyait pas les corps parasités comme des miracles.
Elle ne les voyait pas non plus seulement comme des déchets biologiques.

Elle les voyait comme des systèmes forcés de fonctionner autrement.

Une structure humaine encore présente.
Une volonté absente.
Une matière étrangère aux commandes.
Des tissus qui continuaient d’obéir, mais plus au même ordre.

Cette idée la dérangeait.

Pas assez pour l’arrêter.
Pas assez pour la faire reculer.

Seulement assez pour qu’elle l’écrive autrement.

Le S.X.C lui offre désormais une justification pour regarder plus longtemps.

Ce qui aurait pu passer pour une hésitation devient une analyse.
Ce qui aurait pu passer pour une curiosité déplacée devient une observation.
Ce qui aurait pu être un trouble devient une ligne dans un carnet.

Anneliese ne se pense pas différente.

Elle se pense plus précise.

Et c’est peut-être cela, justement, qui rend son évolution plus difficile à remarquer.



XVI — Aujourd’hui



Aujourd’hui, Anneliese Volkova existe encore.

Quelque part derrière Orange.138.
Derrière la combinaison.
Derrière le respirateur.
Derrière les consignes courtes et les silences prolongés.

Elle n’est pas devenue une héroïne.
Elle n’est pas devenue une dissidente.
Elle n’est pas devenue une croyante affichée du système qui l’emploie.

Elle est devenue fonctionnelle.

Et dans une cité administrée par le Cartel, c’est parfois plus inquiétant que la loyauté.

Elle sait où se placer.
Elle sait quoi toucher.
Elle sait quoi éviter.
Elle sait quand parler et quand se taire.
Elle sait qu’un citoyen peut mourir d’une erreur.
Elle sait qu’une recrue peut contaminer une zone par orgueil.
Elle sait qu’un corps n’est pas seulement un corps lorsqu’il a été exposé trop longtemps à ce qui vient d’ailleurs.

Elle ne cherche pas la violence.
Elle ne cherche pas la douceur.

Elle cherche la stabilité.

Celle des procédures.
Celle des gestes.
Celle des rapports.
Celle des matières qu’on observe avant qu’elles ne changent encore.

Elle ne formule aucune doctrine.
Elle n’emploie aucun mot interdit.
Elle n’exprime aucune vénération.

Mais elle distingue de plus en plus nettement l’hôte du parasite, la chair de la commande, le corps de l’ordre qui le fait encore avancer.

Pour d’autres, ces nuances n’ont aucune importance.

Pour elle, elles en ont.

Une mauvaise classification produit une mauvaise intervention.
Une mauvaise intervention produit une perte.
Une perte produit un silence impossible à corriger.

Le Cartel lui a appris à se taire.

Le S.T.C lui a appris à servir.

La Xénobiologie lui apprend maintenant à regarder.

Et dans le silence orange de sa combinaison, Anneliese continue d’écrire.
 
Dernière édition:
- Mise à jour de la fiche du personnage : "Évolution comportementale" - 09/12/2025
 
- Mise à jour de la fiche du personnage : Changement de la disposition de la fiche + Ajout nouveau éléments - 17/06/2026
 
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