Les Histoires de Mr La Chèvre

Mr La Chèvre

Syndicat des Travailleurs du Cartel
Protection Civile
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7 Novembre 2025
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Bonjour/bonsoir,

j'ai décidé de créer cette discussion afin de pouvoir partager les multitudes d'histoires sur lesquelles je suis en train de travailler. Petit warning pour les âmes sensibles, mes histoires risquent principalement de tourner dans des sujets obscurs sans pour autant tomber dans la facilité du gore et de la violence gratuite. Les histoires que j'écris sont principalement tournées dans le thème des jeux Half Life. Mes histoires tombent souvent dans les catégories "Dark Fiction", donc il n'y aura jamais de description intégrale d'un corps sans vie réduit en mille morceaux, ce n'est pas le but de ces histoires. Mes histoires vont plus jouer sur l'atmosphère, les détails dissimulés et bien sûr sur des choses que j'apprécie dans l'univers de Half Life. C'est donc des histoire "d'horreur" si vous n'avez pas compris.

Je préfère prévenir encore, si vous n'appréciez pas les histoires avec des tournures sordides et des éléments assez moches à visualiser, ne lisez pas mes histoires. Je sais très bien qu'il y a des personnes assez jeunes sur le serveur, je prendrai toute responsabilité si jamais quelqu'un était amené à lire mes histoires et à être choqué. Bon à lire ceci, vous êtes sûrement en train de vous demander ce que j'ai bien pu mettre dans ce premier volais pour faire autant d'avertissement, mais je peux vous confirmer que mes histoires ne feront aucune allusion à la polémique irl, il n'y aura rien d'érotique ou quoi que ce soit de sexualisé ou d'illégal, bien entendu. Je dirais que le public visé serait dans la tranche d'âge de 15+.

Mes histoires sont écrites par moi-même mais elles sont corrigées et potentiellement améliorées par une IA car malheureusement j'aime bien écrire mais je fais beaucoup de fautes d'orthographe et de conjugaison. Les images sont soit trouvées sur internet ou générées par une IA si l'image en question est bien trop spéciale pour être trouvée en ligne.

Si le staff trouve que mes histoires n'ont pas leur place sur le forum, je comprendrais parfaitement et je ne chercherais pas à essayer absolument de les mettre ici.
Je vous souhaite donc une bonne lecture, toute critique constructive sera la bienvenue.


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Les enfants de l’usine
Fragments retrouvés dans une usine désaffectée.

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L’usine avait été retrouvée à moitié morte, serrée entre des murs noircis, des grilles tordues et des coursives mangées par la rouille.

On y était entré d’abord pour récupérer du métal, des outils, peut-être quelques archives oubliées. Les premiers bâtiments n’avaient rendu que de la poussière, des convoyeurs figés et des salles vides.

Le dortoir d’enfant était plus loin.

C’était une pièce longue et basse, alignée de lits étroits, avec des matelas gonflés d’humidité et des couvertures durcies par le temps. Rien n’y avait été emporté. Rien n’y avait été rangé non plus. On aurait dit que l’endroit avait cessé de servir d’un seul coup, puis qu’on l’avait laissé pourrir sur place.

C’est là que les feuilles ont été trouvées.

Pliées très petit. Cachées sous un matelas. Comme quelque chose qu’on veut sauver même quand tout le reste doit disparaître.

L’écriture était maladroite, mais régulière.

À plusieurs endroits, on voyait que la main avait hésité avant certains mots.

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Jour 12 — Cycle 3

Le matin, ça commençait toujours pareil.

Les Carottes ouvraient les bacs, les Messieurs qui cognent prenaient leur place près des grilles, et nous on attendait la lumière verte au-dessus du tapis. Quand elle s’allumait, on pouvait commencer à porter les têtes.

Les adultes disaient juste les têtes.

Mais entre nous, on disait les têtes creuses.

Parce qu’elles l’étaient.

Quand on les soulevait, on sentait bien que dedans c’était pas plein comme une caisse d’outils ou un bloc de fer. C’était plus bizarre que ça. Le poids tirait vers l’avant, à cause de la face. Des fois il fallait être deux.

Moi, je m’appelle Eli.

J’étais un peu plus grand que la plupart des autres. Pas grand comme un adulte, juste assez pour qu’on me mette souvent avec les plus petits ou avec ceux qui tremblaient trop quand la grosse machine se bloquait. Quand une tête glissait, c’était souvent moi qu’on appelait. Quand quelqu’un commençait à pleurer sans bruit, c’était souvent moi qui lui disais de regarder le tapis et pas les Messieurs qui cognent.

Je travaillais avec Nila.

Dans notre rangée, il y avait aussi Milo, Yano, Sera, Lem, Perrin, Anik, et les jumeaux Tovi et Rin. On n’était pas tous à la même table, mais assez près pour entendre quand une tête tombait, quand la grosse machine coinçait, ou quand une Carotte se fâchait.

Nila avait des doigts plus fins que les miens et une mèche qui lui collait toujours à la joue quand il faisait chaud. Elle vérifiait tout deux fois. Même quand une tête était déjà bien posée, elle remettait encore ses doigts sur le bord pour être sûre qu’elle tienne. Quand un Messieur qui cognait passait trop près, elle se tassait sans s’en rendre compte.

Milo parlait trop, avec une manche souvent mal fermée et les oreilles un peu sorties. C’était lui qui donnait des noms aux choses. Si personne ne nommait quelque chose, lui s’en chargeait. Même les choses qu’on n’aurait pas dû nommer.

Yano était le plus grand après moi, sec comme un clou, avec les yeux creusés comme s’il dormait jamais assez. Il parlait peu. Mais quand il disait quelque chose, ça restait.

Les jumeaux, eux, remuaient les lèvres même quand ils se taisaient.

On allait au bac, on prenait une tête creuse, on la serrait contre nous, et on la posait sur le tapis. Fallait la mettre bien droite, le trou du bas vers l’avant, les deux petits trous ronds bien à leur place. Si on la mettait de travers, la grosse machine coinçait ou faisait un bruit qu’aucune Carotte aimait entendre.

Alors elles criaient.

Carotte :
- Redresse !
- Milieu du tapis !
- Plus vite !
- Pas comme ça !
- Reprends !

Sauf la Grande Carotte.

Elle, elle criait presque jamais.

Elle parlait bas, avec sa voix calme, comme si on l’aidait et pas comme si on travaillait pour elle. Elle passait entre les bacs avec ses gants orange propres, le dos bien droit, et son petit sourire qui tenait toujours trop longtemps.

La Grande Carotte :
- Allez, mes enfants sages !
- Encore un lot propre et ce sera une belle journée~ !
- Les enfants utiles sont toujours remarqués !
- On veut bien montrer qu’on sait travailler, oui ?

Des fois elle promettait un bol plus rempli.
Des fois une pause un peu plus longue.
Des fois juste un “cadeau” sans dire lequel.

Je savais jamais si c’était vrai.

Mais ça faisait quand même lever les têtes.

La grosse machine était au milieu de la salle.

Nous, on disait comme ça parce qu’elle était grosse, tout simplement. Très haute, très large, avec ses bras au-dessus du tapis, ses lampes, ses pinces, ses tuyaux, ses plaques de métal et ses bruits de fer. Quand une tête arrivait bien placée dessous, elle descendait. Pas vite. Pas doucement non plus. Juste comme il fallait pour que personne n’ait envie d’y laisser ses doigts.

Les Carottes, elles, disaient le poste d’assemblage.

Mais personne de mon âge disait ça.

Quand la grosse machine travaillait, on devait attendre que la lumière change. Rouge, puis jaune, puis verte. Des fois ça allait vite. Des fois non. Des fois la tête ressortait tout de suite. Des fois elle restait plus longtemps dessous, et alors les Carottes se regardaient sans rien dire.

Après, on reprenait la tête.

Elle était plus chaude qu’avant.

Pas brûlante. Juste tiède, avec une odeur de métal et d’huile qui restait dans les mains même après le lavage.

On la mettait ensuite dans une autre caisse.

Et ça recommençait.

Porter. Poser. Attendre. Reprendre. Ranger.

Porter. Poser. Attendre. Reprendre. Ranger.

Au bout d’un moment, le corps faisait tout tout seul.

Pour tenir le rythme, il y en avait qui comptaient dans leur tête. D’autres remuaient les lèvres sans faire de bruit. Et des fois, quand les Carottes étaient plus loin, on se disait la comptine tout doucement, juste assez pour ne pas se tromper.


{Homme creux, tiens bien droit,}
{prends les têtes, garde-moi.}
{Nous, on porte, toi, tu prends,}
{et rien de mauvais ne vient.}


Jamais fort.

Juste pour soi.

Nila : C’est bête.

Milo : Non. C’est une vraie comptine d’atelier.

Eli : Comment tu sais ?

Milo : Parce que ça sonne vrai.

Moi, je savais pas. Mais quand on la disait, même très bas, le bruit de la salle semblait un peu moins lourd.

Nila disait aussi que c’était mieux de pas trop réfléchir, parce que quand on réfléchissait trop, on regardait autour.

Et quand on regardait autour, on voyait les Messieurs qui cognent.

Ils restaient presque toujours aux mêmes endroits. Près des grilles. Près des portes. Près des boutons d’arrêt. Ils parlaient peu. Des fois, il y en avait un qui marchait le long du tapis en tapant sa matraque contre sa jambe.

Tac. Tac. Tac.

Après ça, même Milo parlait moins.

Nous, on avait quand même nos mots à nous.

Les Carottes pour les adultes en orange.

Les Messieurs qui cognent pour ceux qui gardaient la salle.

Et L’Homme creux pour ce qui recevait les têtes.

Je sais plus qui avait dit ce nom le premier. Peut-être Milo. Peut-être quelqu’un de plus vieux, déjà parti quand moi je suis arrivé. Dans une salle comme ça, les noms restent plus longtemps que les enfants.

On savait pas vraiment ce qu’était L’Homme creux.

On savait juste que les têtes creuses partaient pour lui.

Pas toutes, peut-être. Mais assez pour que ça compte.

On en parlait pendant les pauses, quand les Carottes étaient plus loin ou quand la grosse machine s’arrêtait un peu.

Milo : On lui fabrique son visage.

Nila : Un visage, c’est pour les gens.

Yano : Alors pourquoi ça a une bouche ?

Moi, je disais pas grand-chose. Je regardais juste les têtes dans les bacs.

Elles se ressemblaient toutes, mais pas complètement. Il y en avait avec un bord plus mat, un trou plus sombre, une rayure qu’on voyait seulement quand on les tournait un peu. Des fois, j’avais l’impression qu’elles faisaient toutes la même tête sans avoir d’expression.

Milo disait aussi que L’Homme creux était là pour garder.

Pas nous regarder comme les Messieurs qui cognent.
Pas faire obéir comme les Carottes.

Garder.

Je lui ai demandé comment il savait ça.

Eli : Comment tu sais ?

Milo : Parce qu’il prend les têtes.

Eli : Et alors ?

Milo : Alors les grands lui donnent des choses importantes.

C’était pas vraiment une réponse, mais je comprenais quand même ce qu’il voulait dire.

Dans les histoires d’enfants, il y a toujours quelque chose de grand qui garde ce qui compte. Un chien, une boîte, un grenier, une cave, une porte qu’on n’ouvre pas. Nous, on avait L’Homme creux.

On l’avait jamais vu.

Pas en vrai.

Mais ça changeait rien.

On savait qu’il était grand.

Qu’il portait les têtes qu’on faisait.

Qu’il aidait les grands dans les endroits où nous on n’allait jamais.

Qu’il gardait les choses importantes.

Et qu’avec lui, rien de mauvais n’arrivait tant qu’on faisait bien notre travail.

C’était peut-être faux.

Mais c’était une idée qui tenait bien dans la tête.

La Grande Carotte disait parfois des choses qui allaient dans ce sens sans jamais le nommer.

La Grande Carotte :
- Les enfants sages n’ont rien à craindre !
- Ce qui est utile est toujours gardé !
- Quand chacun fait sa part, tout reste à sa place.
- Les bons enfants travaillent pour des choses importantes !

Alors nous, après, on mettait un visage dessus.

Pas un vrai visage.

Le sien.

Jour 13

Dans le couloir de service, entre la salle de lavage et l’atelier, il y avait un vieux panneau presque arraché. On n’y voyait pas grand-chose. Juste un coin de dessin. Un haut de tête blanche, un bout de trait sombre dessous, et une forme longue qu’on pouvait prendre pour plein de choses.

Les Carottes nous disaient de ne pas nous arrêter devant.

Alors forcément, tout le monde regardait.

Pas longtemps.

Juste assez.

Milo : Le panneau le montre en entier.

Nila : On voit rien du tout.

Eli : On voit pas assez pour savoir.

Milo : Mais assez pour s’en souvenir.

Et c’était vrai.

Quand on dessinait pendant les petits temps morts, ou au dortoir sur un coin de feuille, ou avec le doigt sur la buée des vitres sales, on finissait souvent par le refaire.

Pas exprès.

Ça venait comme ça.

La tête ronde.

Les deux petits trous.

La bouche en bas.

Le grand corps sombre.

Les bras trop longs.

Des fois un gros paquet dans le dos.

Des fois quelque chose au ventre.

Des fois une robe. Des fois un manteau. On savait pas bien.

Mais ça revenait.

Toujours presque pareil.

Le plus bizarre, c’est qu’on n’en parlait même pas tant que ça. On dessinait, c’est tout. Comme si la main connaissait déjà la suite à partir de la tête.

Un jour, c’est moi qui ai eu un problème.

Pas un gros problème. Pas quelque chose qui fait crier. Juste un de ces moments où l’air devient plus serré autour de toi.

On avait fini un lot en avance parce que la grosse machine coinçait moins que d’habitude. Nila était partie porter une caisse vide avec une Carotte. Moi, j’attendais près du tapis avec une feuille de contrôle posée sur le bord du bac.

J’avais un crayon.

Alors j’ai dessiné.

D’abord la tête, parce que c’était facile. Je la connaissais par cœur. Même les doigts savent refaire certaines formes à force de les porter.

Après, j’ai ajouté le reste.

Le cou.

Le grand tissu autour.

Les bras.

Le dos.

Je suis allé vite. Très vite même. Comme quand on écrit son nom sans regarder.

Quand Nila est revenue, elle a vu la feuille et son visage a changé tout de suite. Pas juste de surprise. De vraie peur.

Elle s’est collée plus près de moi comme elle faisait quand un Messieur qui cognait passait derrière nous.

Nila : Efface.

Eli : Pourquoi ?

Nila : Parce que c’est lui.

J’allais répondre que c’était bête, qu’on le voyait jamais, qu’on savait même pas s’il existait vraiment comme ça, quand une ombre est tombée sur le bac.

C’était la Grande Carotte.

D’habitude, elle avait toujours sa voix douce, celle qui promettait des pauses plus longues et des bols un peu mieux remplis.

Là, elle n’a rien dit.

Elle a pris la feuille.

Elle l’a regardée longtemps.

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Plus longtemps qu’il faut pour un dessin d’enfant.

Puis elle a levé les yeux vers moi.

Pas fâchée. Pas surprise.

Comme si elle comptait quelque chose dans sa tête.

Après, elle a fait signe à une autre Carotte. Juste deux doigts. Pas un mot.

L’autre est venue vite. Elle a regardé la feuille elle aussi, et son visage s’est fermé d’un coup, comme quand la grosse machine fait un bruit qu’elle devrait pas faire.

Un des Messieurs qui cognent s’est approché.

Il n’a pas pris la feuille.

Il a juste regardé.

Puis moi.

Puis Nila.

Puis encore la feuille.

Nila avait accroché ses doigts à ma manche sans s’en rendre compte.

L’autre Carotte a demandé très bas :

Carotte :Il l’a vue où ?

La Grande Carotte : Nulle part....

Elle a encore regardé mon dessin.

Puis elle a ajouté, plus bas encore :

La Grande Carotte :Encore un....

Je savais pas ce que ça voulait dire, mais je l’ai senti dans mon ventre.

Le Messieur qui cognait n’a rien dit. Il a juste posé sa matraque contre sa jambe et il est resté là, assez près pour qu’on comprenne que personne ne bougerait avant qu’ils aient fini.

La Grande Carotte s’est accroupie à ma hauteur.

Elle a remis son petit sourire, mais il tenait mal cette fois.

La Grande Carotte :
- Tu es un enfant appliqué !
- Les enfants appliqués sont remarqués~ !
- C’est une bonne chose !

J’ai rien répondu.

Elle a plié la feuille en deux, puis encore en deux, très proprement, et l’a glissée dans sa poche poitrine.

La Grande Carotte :Reprenez la ligne.

Sa voix était redevenue douce.

Mais plus personne n’y croyait comme avant.

Le soir, le vieux panneau du couloir n’était plus là.

À sa place, il restait juste quatre coins plus propres sur le mur sale.

INTERDICTION DE DESSINER DANS LES ZONES D’ATELIER
INTERDICTION DE GARDER LES FEUILLES DE CONTRÔLE

Personne a rien dit.

Pas Milo.

Pas Nila.

Pas moi.

Même les plus petits ont juste lu, puis baissé les yeux.

Jour 14 — pause courte

Avant que la lumière verte s’allume, la Grande Carotte est passée entre les rangées.

Une belle journée commence avec des mains propres et des idées simples !
Aujourd’hui, ceux qui travaillent bien auront peut-être une surprise~ !

Personne n’a demandé laquelle.

La grosse machine a recommencé.

Les têtes arrivaient. On les portait. On les posait. Elle les prenait. Elle les rendait. Les Carottes surveillaient. Les Messieurs qui cognent restaient près des grilles.

Tout était pareil.

Sauf que non.

À midi, en reprenant une tête sortie du tapis, Nila a serré mon bras.

Pas juste pour montrer. Pour se tenir aussi.

Nila : Regarde.

À l’intérieur de la tête, là où le bord faisait de l’ombre, quelqu’un avait tracé un petit bonhomme au crayon.

Pas un bonhomme d’enfant avec des bâtons.

Lui.

La tête ronde.
Le long corps noir.
Les bras bas.

L’Homme creux.

Le dessin était petit, fait vite, presque caché. Mais on le reconnaissait tout de suite.

J’ai levé les yeux.

Nila aussi.

Les Carottes étaient plus loin. Les Messieurs qui cognent regardaient de l’autre côté de la salle.

Eli : Efface.

Elle a frotté avec son pouce.

Ça partait mal.

Alors elle a frotté plus fort avec sa manche jusqu’à faire une trace grise tout autour. Le dessin a disparu presque complètement, mais pas tout à fait. Il restait encore une ombre, comme si le trait s’était accroché dans la matière.

On a reposé la tête sans rien dire.

Jour 15 — Milo est parti

Le soir, Milo n’est pas revenu au dortoir.

On a demandé à personne.

Pas parce qu’on voulait pas savoir.

Parce qu’on savait déjà qu’on n’aurait pas de réponse.

Le lendemain, sa place près du bac avait été prise par une caisse de transfert. Comme si elle avait toujours été là. Comme si personne n’avait jamais travaillé à cet endroit.

Quand Nila a demandé où il était, c’est la Grande Carotte qui a répondu.

Elle avait sa voix calme. Celle qu’elle prenait pour les bonnes nouvelles.

Nila : Milo est où ?

Milo a été remarqué.
C’est une chance pour lui !

Personne n’a demandé par qui.

Pendant la pause courte, Nila s’est assise contre le mur, les genoux serrés contre elle. Je me suis mis à côté d’elle parce qu’elle respirait trop vite, comme quand elle croyait qu’une tête allait glisser alors qu’elle tenait déjà bien.

Nila : Tu crois qu’il existe pour de vrai ?

Je savais qu’elle parlait pas de Milo.

J’ai regardé la salle.

La grosse machine au milieu.
Les bacs.
Le tapis.
Les Carottes en orange.
Les Messieurs qui cognent près des grilles.
Et les têtes creuses, rangées comme si elles attendaient toutes la même chose.

J’ai pensé au panneau arraché.
À ma feuille pliée dans une poche orange.
Au petit dessin caché dans la tête.
À la manière dont ils avaient tous regardé.
À ce “encore un” que j’avais fait semblant de pas entendre.

Alors j’ai dit :

Eli : Je sais pas.

Et c’était vrai.

Je savais juste que les adultes disaient têtes comme si ça rendait les choses plus petites.
Je savais juste que les Carottes n’aimaient pas les dessins.
Je savais juste que les Messieurs qui cognent détestaient les questions.
Je savais juste que les têtes creuses partaient toutes quelque part après la grosse machine.

Et je savais aussi autre chose.

Je savais que, si L’Homme creux existait vraiment, alors il devait être très grand.

Assez grand pour qu’on lui confie les têtes.

Assez grand pour aider les grands.

Assez grand pour que les adultes aient peur de ce qu’on dessinait de lui.

Et pendant un moment, juste un petit moment, j’ai trouvé ça rassurant.

Je me suis dit que si un jour quelque chose de mauvais arrivait jusqu’à nous, alors L’Homme creux le verrait avant.

C’est bête, mais je l’ai pensé pour de vrai.

Jour ? — je sais plus

J’écris ça sous le matelas de Nila parce que personne regarde dessous.
Si on me prend les feuilles, celles-là peut-être resteront.
Je vais encore écrire demain si j’en trouve d’autres.

Avant de les plier, j’ai redit la comptine une dernière fois, tout bas, comme à la ligne.


{Homme creux, tiens bien droit, }
{prends les têtes, garde-moi. }
{Nous, on porte, toi, tu prends,}
{et rien de mauvais ne vient.}


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Le premier à voir la forme sous le lit voisin n’a rien dit.

Il s’était contenté de se baisser davantage, comme s’il espérait s’être trompé. Puis il est resté immobile une seconde de trop.

Quand les autres ont compris, plus personne n’a parlé.

Sous le lit voisin, il restait une forme brûlée, recroquevillée sur elle-même, trop détériorée pour encore ressembler à quelqu’un. Seulement trop petite pour être un adulte.

Quelqu’un a soulevé doucement le poignet noirci. Le bracelet d’identification avait tenu. Le plastique était fondu par endroits, la boucle soudée à la peau carbonisée, mais quelques lettres restaient lisibles.

[NILA]

C’est en voulant dégager le matelas qu’ils ont vu l’autre bras.

Il reposait plus près du sommier, presque caché dans l’ombre, noirci comme le reste. La main n’était pas loin. Les doigts étaient encore refermés sur ceux de Nila.

Une des femmes du groupe a détourné les yeux à ce moment-là.
Un autre a juré entre ses dents, puis plus rien.

Au poignet de ce second bras, un bracelet plus abîmé pendait encore. Le plastique avait presque entièrement fondu, mais pas assez pour effacer le nom.

[ELI]

C’est la lumière qui a montré le reste.

Le toit était percé à plusieurs endroits, et des rayons tombaient de travers dans le dortoir, coupés par la poussière. Quand l’un d’eux a glissé plus loin entre deux cadres de lit, il a accroché d’autres matelas creusés et noircis, d’autres ressorts soudés par la chaleur, d’autres formes trop basses pour être celles d’adultes.

Personne n’a fouillé plus loin tout de suite.

Le reste du bâtiment parlait d’abandon plus que de destruction.
Les convoyeurs étaient figés sous la poussière.
Le poste d’assemblage dormait dans le noir.
Les bacs étaient vides, les grilles ouvertes, les registres absents.

Ce n’était pas la ruine d’un incendie.

Le feu n’avait pas pris partout.
Il avait touché ce qu’il fallait.
Les archives avaient disparu.
Les zones sensibles étaient noircies ou vitrifiées.
Certaines portes portaient encore, autour de leurs joints, des marques de chauffe trop nettes pour être accidentelles.

Même les dortoirs semblaient avoir été traités par endroits, comme si l’on avait voulu effacer plus que détruire.

Tout indiquait que l’usine avait été désertée après déplacement de la chaîne et remplacement du procédé.

Puis purgée.

Pas évacuée.

Désertée.


jusqu’au bout, ils avaient cru que rien de mauvais ne venait.

Ils n’avaient pas compris qu’il était déjà entré depuis longtemps.

 
Dernière édition:
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Élément substituable
Extrait d’un suivi comportemental S.T.C — dossier interne incomplet.

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Le S.T.C avait toujours donné à Léon Vasseur l’impression qu’un monde pouvait encore tenir debout.

Pas le monde d’avant.
Celui-là était fini depuis longtemps.

Il parlait d’autre chose.

D’un couloir propre.
D’un badge aligné.
D’une consigne claire.
D’un casier attribué.
D’un nom inscrit quelque part.

Dans une Cité où les gens disparaissaient parfois sans que les murs changent de couleur, avoir une place précise était une forme de repos.

Chaque matin, Léon arrivait quelques minutes avant sa prise de service. Jamais trop tôt. Il avait appris qu’un excès de zèle pouvait passer pour de l’agitation. Jamais en retard non plus. Le retard appartenait aux citoyens indisciplinés, aux agents négligents, aux éléments dont on parlait ensuite dans les bureaux.

Il entrait par le hall du centre S.T.C, saluait l’agent d’accueil, passait devant le tableau de service et rejoignait les vestiaires.

Au-dessus du tableau, une phrase était peinte en lettres propres :

TRAVAILLEZ POUR LE S.T.C.
SOYEZ UTILE À LA SOCIÉTÉ.

Plus bas, dans un encadré fixé au mur, une autre formule revenait dans presque tous les documents du Syndicat :

Le S.T.C protège ses membres.
Ses membres le protègent en retour.

Léon aimait cette phrase.

Il ne l’aurait jamais dit comme ça à voix haute. Cela aurait paru sentimental, peut-être même déplacé. Mais il l’aimait vraiment.

Elle était simple.

Elle donnait un sens aux journées.

Il n’était pas un homme important. Il ne dirigeait personne. Il ne signait pas de grands ordres, ne prenait pas de décisions lourdes, n’entrait pas dans les zones réservées aux responsables de branche. Il était agent logistique T&L, Travailleurs et Logement, affecté à l’organisation des sessions civiles, au rangement du matériel, à l’accueil des citoyens assignés aux tâches et au suivi des petits incidents de logement.

Ce n’était pas prestigieux.

Mais c’était utile.

Et utile, pour Léon, voulait dire vivant.

Dans le vestiaire, il ouvrait toujours son casier avec soin.

À l’intérieur, tout était rangé.

Gants propres sur l’étagère haute.
Carnet de service à gauche.
Badge de fonction dans son support.
Uniforme plié sans angle cassé.
Chaussures nettoyées la veille.

Il passait souvent le pouce sur la petite plaque fixée à la porte.

[ L. VASSEUR — T&L — AGENT LOGISTIQUE ]

La plaque était récente. Il en avait demandé le remplacement parce que l’ancienne présentait une rayure légère sur le bord droit. Personne ne l’avait exigé. Personne ne l’aurait probablement remarqué.

Mais lui, il l’avait vue.

Un membre du S.T.C devait être présentable.

Il disait cela aux nouveaux, parfois.

Pas comme un ordre.

Plutôt comme un conseil.

Léon : Le badge doit rester visible. Les gants doivent être propres. Le col doit être fermé. Ça paraît petit, mais les petites choses évitent les grandes remarques.

Les nouveaux l’écoutaient.

Certains souriaient.

D’autres semblaient soulagés qu’on leur explique sans leur faire honte.

Léon avait cette manière là : il reprenait sans écraser. Il corrigeait sans humilier. Il parlait doucement aux citoyens nerveux, répétait les consignes aux plus lents, rassurait les agents débutants lorsqu’un terminal refusait une entrée ou qu’un formulaire était mal rempli.

Au début, beaucoup trouvaient cela agréable.

Agent S.T.C : Vasseur, vous avez une patience rare.

Agent S.T.C : Encore en train d’aider quelqu’un ?

Agent S.T.C : Vous finirez responsable si vous continuez comme ça.

Il répondait toujours avec le même sourire prudent.

Léon : J’essaie seulement d’être utile.

Et la plupart riaient doucement.

C’était une phrase simple.
Une phrase sans danger.

Du moins, il le croyait.

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Léon souriait trop.

Pas beaucoup.

Pas comme un citoyen bruyant dans une file de rations. Pas comme un loyaliste fier de montrer ses privilèges. Pas comme quelqu’un qui aurait oublié la présence du Cartel dans les murs, dans les caméras, dans les bottes de la Protection Civile et dans les voix métalliques des annonces publiques.

Non.

Il souriait juste assez pour que les autres s’en aperçoivent.

Juste assez pour que les couloirs du S.T.C semblent moins froids quand il passait.

Juste assez pour que certains se demandent comment il faisait.

Maëlle Kern, agent I&M, fut une des premières à lui faire remarquer.

Ils se trouvaient dans le local matériel. Une caisse de tournevis réglementaires avait été mal inventoriée, et Léon avait proposé de l’aider à recompter avant l’arrivée du responsable.

Maëlle avait les cheveux attachés trop serrés, des cernes légers sous les yeux et les mains marquées par l’entretien des conduits et des appareils civils. Elle travaillait bien. Vite. Sans bavarder plus que nécessaire.

Léon lui tendit une fiche.

Léon : Il en manque deux, mais je crois qu’ils sont dans la caisse de session d’hier. Je peux aller vérifier si vous voulez.

Maëlle : Vous êtes toujours comme ça ?

Léon : Comme quoi ?

Maëlle : Disponible.

Il ne sut pas si c’était un compliment.

Alors il sourit.

Léon : Quand je peux aider, j’aide.

Maëlle baissa les yeux sur sa fiche.

Maëlle : Faites attention à ça.

Léon : À aider ?

Maëlle : À donner l’impression que c’est normal.

Il attendit une explication qui ne vint pas.

Elle prit la fiche, nota quelque chose dans la marge, puis referma la caisse.

Maëlle : Merci, Vasseur. C’est bon.

Plus tard, il repensa à cette phrase.

Faites attention à ça.

Il pensa d’abord qu’elle voulait parler du matériel.

Puis il préféra ne plus y penser.

OBSERVATION INTERNE — T&L / SUIVI DE POSTURE

Sujet :
L. Vasseur
Source : remontée informelle I&M
Élément relevé : disponibilité spontanée hors attribution directe.
Impact immédiat : positif sur résolution matérielle mineure.
Risque estimé : confusion progressive entre coopération fonctionnelle et proximité personnelle.
Note : sujet perçu comme “trop disponible”.

Suivi recommandé : observation discrète.

La première remarque officielle arriva une semaine plus tard.

Un retard de trois minutes.

Pas plus.

Léon n’avait pas traîné. Il n’avait pas discuté inutilement. Il avait accompagné un citoyen âgé jusqu’au terminal de logement parce que l’homme n’arrivait plus à retrouver son bloc d’affectation et tremblait en voyant deux unités de Protection Civile traverser le hall.

Le citoyen répétait :

Citoyen : Je ne veux pas d’ennuis, monsieur. Je ne veux pas d’ennuis.

Léon lui avait répondu :

Léon : Alors on va faire simple. Vous allez respirer. Vous allez présenter votre CID au terminal. Et vous allez rentrer dans votre logement avant le prochain appel.

Il avait parlé doucement.

Trop doucement, peut-être.

Quand il arriva au local T&L, Monsieur Ravel leva les yeux de son registre.

Ravel était responsable de branche adjoint. Un homme sec, propre, sans colère visible. Il ne parlait jamais plus fort qu’il ne fallait. Sa voix donnait toujours l’impression qu’une décision avait déjà été prise avant même que la phrase commence.

Ravel : Trois minutes, Vasseur.

Léon : Pardon, monsieur. Assistance citoyenne au terminal de logement.

Ravel : Était-ce assigné ?

Léon : Non, monsieur.

Ravel : Était-ce prioritaire ?

Léon hésita.

Une demi-seconde.

Peut-être moins.

Léon : Le citoyen était en état de panique légère.

Ravel : Ce n’était pas ma question.

Le couloir sembla devenir plus étroit.

Léon : Non, monsieur.

Ravel nota quelque chose.

Ravel : L’assistance civile n’est pas interdite. Mais elle doit rester dans son cadre. Reprenez.

Léon : Bien reçu, monsieur.

Rien d’autre.

Pas de sanction.

Pas de reproche public.

À la pause, Dorian Vale lui donna une légère tape sur l’épaule.

Dorian travaillait en M&S, Médical et Soins. Il avait une voix agréable, un rire facile, mais ses yeux ne riaient presque jamais.

Dorian : Trois minutes pour sauver un vieux citoyen perdu. Vous êtes un héros discret, Léon.

Le ton était amical.

Un peu moqueur.

Léon sourit, parce qu’il pensait qu’il fallait sourire.

Léon : Pas un héros. Juste un agent qui ne voulait pas créer un incident.

Dorian : Justement.

Léon : Justement quoi ?

Dorian : Rien.

Dorian sourit à son tour, puis partit avec son plateau.

Léon resta debout quelques instants, sans comprendre pourquoi cette conversation lui avait donné froid.

NOTE DE CONDUITE — T&L-12

Sujet :
L. Vasseur
Écart : Retard de 00:03 à la prise de service.
Justification donnée : assistance citoyenne non assignée.
Analyse : tendance à prioriser l’apaisement individuel au détriment du cadre horaire.
Gravité : mineure.
Observation complémentaire : réponse hésitante face à clarification hiérarchique.

Suivi recommandé : maintien en observation.

Le S.T.C continuait pourtant de lui paraître beau.

Pas beau comme une chose douce.

Beau comme une chose qui fonctionne.

Les portes s’ouvraient à l’heure.
Les formulaires étaient triés.
Les agents connaissaient leur branche.
Les citoyens arrivaient en file.
Les outils sortaient, revenaient, étaient comptés, nettoyés, rangés.
Les incidents devenaient des lignes.
Les lignes devenaient des rapports.
Les rapports devenaient des décisions.

Dans ce mécanisme, Léon voyait quelque chose de rassurant.

Il croyait que l’ordre protégeait les faibles.

C’était peut-être naïf.

Mais il ne se pensait pas naïf.

Il pensait seulement avoir choisi la bonne place.

Lorsqu’une nouvelle agente T&L, Sera Dalmont, fut affectée à son équipe, il prit le temps de lui montrer les caisses de session, les horaires de contrôle et les règles de restitution du matériel.

Sera était jeune, ou donnait cette impression. Elle regardait souvent vers les portes quand la radio de la Protection Civile grésillait dans le hall. Ses mains cherchaient toujours quelque chose à tenir : un carnet, un stylo, le bord de ses manches.

Sera : Si un citoyen rend un outil abîmé ?

Léon : Tu notes l’état, tu vérifies s’il y a témoin, puis tu fais remonter au responsable.

Sera : Et s’il dit que c’était déjà comme ça ?

Léon : Tu ne débats pas. Tu notes.

Sera : Et s’il pleure ?

Léon s’arrêta.

Il répondit après un instant :

Léon : Tu notes aussi.

Sera le regarda.

Il ajouta, plus doucement :

Léon : Mais tu peux lui dire de respirer pendant que tu le fais.

Elle sourit.

Un vrai sourire. Court, mais vrai.

Sera : Vous êtes gentil, Vasseur.

Léon : Je suis méthodique.

Sera : Non. Vous êtes gentil.

Elle avait dit cela sans méchanceté.

Presque avec tristesse.

Il ne sut pas pourquoi, mais cette fois, le mot lui parut dangereux.

REMONTÉE DE POSTURE — T&L / AGENT DÉBUTANT

Sujet :
L. Vasseur
Élément relevé : accompagnement prolongé d’une agente nouvellement affectée.
Impact : intégration facilitée.
Point de vigilance : usage d’un registre rassurant non requis dans la procédure.
Citation rapportée : “Tu peux lui dire de respirer pendant que tu le fais.”
Analyse : confusion potentielle entre encadrement fonctionnel et soutien émotionnel.

Risque : création d’une dépendance informelle autour du sujet.

Les remarques continuèrent.

Petites.

Propres.

Toujours justifiables.

Une manche mal fermée après une session de manutention.

Non-conformité vestimentaire légère. ]

Une plaisanterie sur les formulaires qui semblaient se multiplier plus vite que les citoyens.

[ Désinvolture verbale en environnement administratif. ]

Un sourire adressé à un citoyen loyaliste après une tâche correctement accomplie.

[ Cordialité excessive avec personnel civil. ]

Un “merci” donné à un agent C&R venu récupérer des déchets biologiques au lieu du simple accusé de transfert.

[ Personnalisation inutile de l’échange interbranche. ]

Une unité de Protection Civile nota même son comportement après une intervention mineure dans le hall.

Un citoyen avait crié en apprenant la perte de points de loyauté liée à une absence de session. La situation n’avait rien de grave, mais la tension avait attiré deux unités. Léon avait calmé l’homme avant que l’une d’elles ne doive sortir sa matraque.

Il pensait avoir évité un incident.

L’unité PC avait simplement écrit :

OBSERVATION P.C — INTERACTION S.T.C/CITOYEN

Sujet S.T.C :
L. Vasseur
Élément observé : interaction rapprochée avec citoyen perturbé.
Ton : conciliant.
Distance fonctionnelle : insuffisante.
Trouble aggravé : aucun.

À signaler à hiérarchie S.T.C si récurrence.

Aucun trouble aggravé.

Cela aurait dû être une bonne chose.

Dans le dossier, ce ne l’était pas.

════════════════════

Léon ne savait rien de tout cela.

Il continuait à travailler.

Il saluait Maëlle.

Elle répondait moins souvent qu’avant.

Il aidait Sera.

Elle acceptait son aide, mais regardait parfois autour d’elle avant de sourire.

Dorian plaisantait encore, mais ses plaisanteries avaient changé.

Dorian : Attention, Léon. À force d’être agréable, on va finir par croire que vous aimez les gens.

Léon : Il faut bien que quelqu’un leur explique les formulaires.

Dorian : Les formulaires n’ont pas besoin d’être aimés pour être remplis.

Léon : Les gens, peut-être.

Dorian eut un petit rire.

Puis son visage se ferma légèrement.

Dorian : Voilà.

Léon : Voilà quoi ?

Dorian : Rien.

Encore ce rien.

Léon commençait à détester ce mot.

Rien voulait dire qu’il y avait quelque chose, mais que ce quelque chose avait déjà été retiré de la conversation pour être placé ailleurs.

Un bureau.

Un rapport.

Un dossier.

Monsieur Ravel le convoqua une première fois avant la fin du cycle.

Son bureau était clair, froid, très ordonné. Une plante synthétique occupait le coin gauche, verte sans odeur, sans défaut, sans besoin réel. Léon l’avait toujours trouvée rassurante. Une chose décorative dans un espace fonctionnel.

Ce jour-là, elle lui sembla étrange.

Pourquoi garder une plante qui ne servait à rien ?

Ravel lui désigna une chaise.

Ravel : Asseyez-vous, Vasseur.

Léon : Merci, monsieur.

Il s’assit droit.

Ravel consulta un dossier papier. Pas épais. Quelques pages seulement.

Ravel : Votre productivité est correcte.

Léon : Merci, monsieur.

Ravel : Vos sessions sont tenues. Votre matériel revient complet. Les citoyens affectés sous votre supervision présentent un taux de désordre inférieur à la moyenne.

Léon sentit presque de la fierté.

Presque.

Léon : Je fais de mon mieux.

Ravel : C’est précisément ce qui nous occupe.

Le silence qui suivit était très propre.

Ravel continua :

Ravel : Vous cherchez à être apprécié.

Léon : Monsieur ?

Ravel : Ce n’est pas une accusation. C’est une observation.

Léon ne répondit pas tout de suite.

Léon : Je ne cherche pas à...

Il s’arrêta.

Contredire trop vite aurait paru défensif.

Léon : Je souhaite maintenir un environnement stable.

Ravel : La stabilité n’exige pas la chaleur, Vasseur.

Le mot resta suspendu.

Chaleur.

Dans la bouche de Ravel, il sonnait presque comme une fuite de gaz.

Léon : Bien reçu, monsieur.

Ravel : Un citoyen calmé n’est pas nécessairement un citoyen mieux encadré. Un agent rassuré n’est pas nécessairement un agent mieux formé. Une équipe attachée à un individu devient vulnérable lorsque cet individu faiblit.

Léon sentit ses mains devenir froides.

Léon : Je ne voulais pas créer de faiblesse.

Ravel : L’intention n’est pas le sujet.

Bien sûr.

L’intention n’était jamais le sujet.

Ravel referma le dossier.

Ravel : Vous êtes utile, Vasseur. Mais votre manière d’être utile attire trop l’attention.

Léon : Je vais corriger cela.

Ravel : Ne corrigez pas en apparence. Stabilisez en profondeur.

Il ne sut pas quoi répondre.

Léon : Bien reçu, monsieur.

Ravel : Vous pouvez reprendre.

Léon se leva.

À la porte, Ravel ajouta :

Ravel : [COLOR=##B00000]Votre fonction est d’assurer la stabilité, pas de devenir un repère pour les autres.[/COLOR]

Léon ne se retourna pas.

Léon : Bien reçu.

════════════════════

Après cet entretien, il essaya de devenir plus neutre.

Il réduisit ses sourires.

Il salua moins longuement.

Il se limita aux formules utiles.

Léon : Présentez votre CID.

Léon : Signez ici.

Léon : Outil rendu.

Léon : Session validée.

Léon : Attendez la consigne suivante.

Les citoyens le remarquèrent à peine.

Les agents, eux, le remarquèrent trop.

Maëlle lui demanda :

Maëlle : On vous a parlé ?

Léon : Pourquoi ?

Maëlle : Vous êtes différent.

Il eut envie de rire.

Pas parce que c’était drôle.

Parce que même sa neutralité était visible.

Léon : Je m’adapte.

Maëlle : Faites attention à ne pas trop vous adapter d’un coup.

Il la fixa un peu trop longtemps.

Elle détourna les yeux.

Maëlle : Je dis ça pour vous.

Il aurait voulu la croire.

Peut-être qu’il la croyait.

C’était ça le pire.

Même maintenant, il continuait à chercher de la bonté dans les phrases.

Le dossier, il le trouva un soir après une session de logement.

Il n’y eut pas de piratage.
Pas de porte forcée.
Pas de scène héroïque.

Seulement une erreur de procédure.

Un terminal tactile laissé actif dans la salle d’archives secondaires.

L’écran diffusait une lumière pâle sur les classeurs métalliques. Les icônes administratives étaient encore ouvertes. Une session de responsable n’avait pas été verrouillée.

Léon venait déposer des fiches de restitution.

Il vit son nom dans une liste.

[ VASSEUR, L. — T&L — SUIVI COMPORTEMENTAL / OBSERVATION ACTIVE ]

Il resta immobile.

Le bon agent aurait verrouillé le terminal.

Le bon agent aurait signalé l’anomalie.

Le bon agent n’aurait pas touché l’écran.

Léon effleura la ligne du bout des doigts.

Le dossier s’ouvrit.

Page 1 / 19

La première phrase était presque belle.

Sujet volontaire, ponctuel hors incidents mineurs, productivité correcte, comportement général coopératif.

Il expira lentement.

Puis il lut la suite.

Tendance à générer de l’attachement informel.
Cordialité supérieure au cadre fonctionnel attendu.
Recherche probable d’approbation collective.
Confusion entre stabilité structurelle et proximité humaine.

Bonne humeur persistante malgré contexte de contrainte civique.

Il relut cette dernière ligne.

[ Bonne humeur persistante. ]

Il avait toujours pensé que c’était une force.

Pas une ligne dans un dossier.

Il descendit.

Remontée I&M : sujet “trop disponible”.
Remontée T&L : soutien émotionnel non requis auprès agent débutant.
Observation P.C : ton conciliant avec citoyen perturbé.
Responsable de branche : utilité maintenue, posture à stabiliser.

Il sentit une pression dans la poitrine.

Pas une douleur vive.

Quelque chose de plus lent.

Comme une main posée sur son sternum, qui appuyait sans hâte.

Il continua.

Page 7

Phrase relevée : “Il faut bien que quelqu’un leur explique les formulaires.”
Analyse : personnalisation de la charge civique.

Page 9

Comportement : salutation répétée du personnel C&R par prénom ou désignation individualisée.
Analyse : familiarisation interbranche inutile.

Page 11

Sujet diminue volontairement sa cordialité depuis entretien.
Analyse :
adaptation visible, potentiellement performative.
Conclusion partielle : correction extérieure non stabilisée.

Il eut envie de s’asseoir.

Même quand il essayait de corriger, cela devenait une preuve qu’il corrigeait mal.

Page 14

Synthèse : sujet utile, mais générateur d’attachement non nécessaire.

Il resta longtemps devant cette phrase.

Elle était parfaite.

C’était cela qui le brisa.

Pas une insulte.
Pas une condamnation directe.
Pas même une erreur.

Une phrase nette, exacte, propre.

[ Sujet utile, mais générateur d’attachement non nécessaire. ]

Il n’avait pas été trop lent.

Pas assez loyal.

Pas incompétent.

Il avait simplement rendu sa présence trop humaine.

Il pensa à Sera.

À Maëlle.

À Dorian.

À Ravel.

Aux citoyens qu’il avait aidés à ne pas trembler.

Il comprit alors que les autres ne l’avaient peut-être jamais détesté.

Pas vraiment.

C’était pire.

Sa manière d’être les avait gênés.

Elle leur avait rappelé quelque chose qu’ils avaient appris à ranger loin d’eux-mêmes. Une douceur inutile. Une fatigue ancienne. Une envie d’être plus qu’un rôle. Une honte peut-être, face à quelqu’un qui continuait à croire sincèrement au collectif.

Il descendit encore.

Page 18

Recommandation : retrait progressif des tâches impliquant contact civil prolongé.
Recommandation secondaire : remplacement sur fonctions logistiques sensibles si instabilité persistante.

Page 19

Conclusion : baisse qualitative d’alignement structurel malgré productivité maintenue.
Protection structurelle conditionnée à stabilisation comportementale immédiate.

En cas de confirmation au prochain cycle de couvre-feu : relocalisation administrative recommandée.

Léon ne bougea plus.

Le terminal ne faisait presque aucun bruit.

Quelque part derrière la cloison, une conduite vibrait doucement.

Il relut :

[ Relocalisation administrative recommandée. ]

Les mots ne changeaient pas.

Il verrouilla le terminal.

Puis il comprit qu’il avait touché l’écran.

Qu’il avait ouvert le dossier.

Qu’il avait verrouillé la session.

Que chacune de ces choses pouvait exister quelque part.

Peut-être déjà.

Peut-être maintenant.

Il posa les fiches de restitution dans leur bac, bien alignées.

Puis il sortit.

Dans le couloir, deux agents parlaient à voix basse.

Ils s’arrêtèrent quand ils le virent.

Léon sourit par réflexe.

Puis il se força à arrêter.

Trop tard.

Ou trop tôt.

Il ne savait plus.

════════════════════

Le lendemain, tout avait l’air normal.

C’était cela qui faisait le plus peur.

Le hall sentait toujours le produit de nettoyage. Les agents passaient avec leurs carnets et leurs tablettes. Les uniformes orange du personnel C&R traversaient le couloir vers les zones techniques. Les annonces internes demandaient le respect des horaires. Les citoyens attendaient près du guichet avec leurs CID serrés entre les doigts.

Le tableau disait toujours :

Le S.T.C protège ses membres.
Ses membres le protègent en retour.

Léon le regarda plus longtemps que d’habitude.

Il se demanda à quel moment on cessait d’être un membre.

Était-ce quand le dossier le disait ?
Quand le supérieur le décidait ?
Quand les autres détournaient les yeux ?
Ou seulement quand la porte se refermait derrière soi ?

Maëlle passa près de lui.

Maëlle : Bonjour, Vasseur.

Léon : Bonjour.

Elle s’arrêta.

Maëlle : Vous allez bien ?

Question gentille.

Question dangereuse.

Il avait déjà appris.

Léon : Oui. Merci.

Pas trop chaud.
Pas trop froid.
Pas trop long.

Elle hocha la tête.

Maëlle : D’accord.

Elle partit.

Il la regarda s’éloigner et détesta la petite voix en lui qui se demandait si elle allait signaler sa réponse.

Dorian le croisa au local matériel.

Dorian : Session longue aujourd’hui.

Léon : Oui.

Dorian : Vous êtes avec les nouveaux ?

Léon : Je crois.

Dorian : Ça devrait vous plaire.

Avant, Léon aurait répondu quelque chose.

Une plaisanterie légère. Une phrase simple. Un “ils apprendront vite”.

Il ne dit rien.

Dorian haussa à peine les sourcils.

Dorian : Vasseur ?

Léon : Oui ?

Dorian : Rien.

Encore.

Ce rien-là était presque doux.

Il aurait voulu que Dorian dise autre chose.

Quelque chose d’humain.

Quelque chose qui ne puisse pas entrer dans un dossier.

Mais Dorian se contenta de prendre une caisse et de partir.

La journée fut parfaite.

C’est ce que Léon se répéta.

Parfaite.

Aucun retard.

Aucun outil manquant.

Aucun citoyen en crise.

Aucune plaisanterie.

Aucune salutation excessive.

Aucune aide non assignée.

Il appliqua les procédures avec une exactitude douloureuse. Quand un agent débutant hésita devant une fiche, Léon attendit que le responsable donne l’instruction. Quand une citoyenne laissa tomber ses papiers, il ne les ramassa pas tout de suite. Quand Sera lui demanda s’il pouvait vérifier une ligne, il répondit :

Léon : Adressez-vous au responsable de session.

Elle le fixa.

Il vit dans ses yeux qu’elle comprenait quelque chose.

Pas tout.

Mais assez.

Sera : D’accord.

Elle semblait blessée.

Ou peut-être seulement surprise.

Léon se força à ne pas réparer cela.

Réparer aurait été pire.

Tout était devenu pire.

À midi, il ne mangea presque pas.

Dans la salle de repos, les conversations continuaient autour de lui.

Une panne de terminal.

Une demande de matériel.

Un citoyen sanctionné pour inactivité.

Une plaisanterie basse sur la mauvaise qualité des rations standards.

La vie normale.

Léon regarda ses mains.

Elles étaient propres.

Il avait toujours aimé cela.

Maintenant, elles lui semblaient appartenir à quelqu’un qui attendait d’être remplacé.

════════════════════

En fin d’après-midi, Monsieur Ravel le convoqua une seconde fois.

Cette fois, il n’y avait pas de plante synthétique sur le coin du bureau.

Ou peut-être y était-elle encore, mais Léon ne la vit pas.

Ravel : Asseyez-vous, Vasseur.

Léon : Merci, monsieur.

Ravel consulta une tablette tactile.

Le doigt du responsable glissait sur l’écran avec lenteur. Une ligne après l’autre. Une décision après l’autre.

Ravel : Votre journée est correcte.

Léon : Merci, monsieur.

Ravel : Très correcte, même.

Léon sentit un espoir ridicule lui monter dans la gorge.

Ravel leva les yeux.

Ravel : Mais elle n’est pas naturelle.

Léon : Monsieur ?

Ravel : Vous avez modifié votre conduite de manière visible. Vous avez diminué vos interactions. Vous avez rigidifié vos réponses. Vous avez produit une conformité extérieure, mais pas une stabilité intérieure.

Léon resta silencieux.

Cette fois, il ne savait même plus quelle réponse aurait été bonne.

Ravel poursuivit :

Ravel : Un membre fiable n’a pas besoin de se surveiller à chaque geste. Il est aligné.

Léon : Je veux l’être.

Ravel : Je le sais.

Ces trois mots auraient pu être compatissants.

Ils ne l’étaient pas.

Ravel : C’est le problème.

Léon sentit ses doigts se crisper sur ses genoux.

Léon : Je ne comprends pas.

Ravel : Vous voulez appartenir au S.T.C comme on appartient à une famille. Mais le Syndicat n’est pas une famille, Vasseur. C’est une structure.

Il avait dit cela calmement.

Presque avec lassitude.

Ravel : Une structure protège son fonctionnement. Pas les illusions que ses membres y projettent.

Léon baissa les yeux.

Il aurait préféré une colère.

Une accusation.

Une faute claire.

Quelque chose contre quoi se défendre.

Ravel continua :

Ravel : Vous êtes un élément du fonctionnement. Vous l’avez été correctement. Mais un élément qui fait croire aux autres qu’il est davantage qu’une fonction finit par créer un déséquilibre.

Léon entendit son propre souffle.

Léon : Dois-je considérer cela comme une sanction ?

Ravel : Non.

Ravel referma la tablette.

Ravel : Comme une clarification.

Le mot entra en lui plus profondément qu’il ne l’aurait voulu.

Clarification.

Il n’était pas puni.

Il était expliqué.

Ravel : Vous pouvez rentrer, Vasseur. Votre service est terminé.

Léon : Bien reçu, monsieur.

Il se leva.

À la porte, il osa demander :

Léon : Monsieur ?

Ravel attendit.

Léon : Le S.T.C protège ses membres.

Il ne savait même pas pourquoi il avait dit cela.

Peut-être parce qu’il voulait entendre la suite.

Peut-être parce qu’il voulait que Ravel la dise.

Le responsable le regarda longuement.

Puis répondit :

Ravel : Ses membres le protègent en retour.

Léon hocha la tête.

Léon : Bien reçu.

Il sortit.

════════════════════

Il rentra avant le couvre-feu.

À l’heure.

Toujours à l’heure.

Son logement était petit, propre, suffisant. Lit étroit contre le mur. Table métallique. Chaise. Lavabo. Placard. Une ampoule froide au plafond. Rien de plus.

Pendant des mois, cette pièce lui avait semblé rassurante.

Elle était à lui.

Pas vraiment, bien sûr.

Rien n’était vraiment à quelqu’un.

Mais son nom était dans le registre d’affectation. Son badge ouvrait la porte. Son uniforme était suspendu au dossier de la chaise. Ses gants étaient posés sur la table.

Cela avait suffi à lui faire croire qu’il occupait un espace dans le monde.

Ce soir-là, chaque objet sembla attendre son prochain utilisateur.

Léon retira son badge et le posa sur la table.

Il resta debout devant longtemps.

Une petite plaque.
Un nom.
Une fonction.
Une preuve.

Puis il s’assit sur le bord du lit.

La Cité descendait dans le couvre-feu.

Les bruits changeaient toujours à cette heure-là. Les portes se fermaient. Les pas civils disparaissaient. Les terminaux muraux diffusaient leurs consignes avec plus d’écho. Les voix devenaient rares.

Puis venaient les bottes.

La patrouille habituelle de la Protection Civile se fit entendre au bout du couloir.

Léon la connaissait.

Tous les soirs, elle passait.

Régulière.
Lourde.
Professionnelle.

À force, le son était presque rassurant. Une preuve que l’ordre circulait encore dans les murs.

Les pas approchèrent.

Passèrent devant une première porte.

Puis une deuxième.

Puis ralentirent.

Léon leva les yeux.

Les pas s’arrêtèrent devant son logement.

Il ne bougea pas.

De l’autre côté, une radio grésilla.

Une voix parla trop bas pour qu’il comprenne.

Puis il y eut trois coups.

Pas violents.

Professionnels.

Léon regarda son badge sur la table.

Il pensa à Maëlle, qui lui avait dit de faire attention.

À Dorian, qui plaisantait sans jamais dire le fond.

À Sera, qui l’avait appelé gentil comme si c’était encore un mot possible.

À Monsieur Ravel, qui avait clarifié les choses.

Il pensa au hall.

Au tableau.

À la phrase.

[ Le S.T.C protège ses membres. ]

Trois autres coups.

Un peu plus espacés.

Pas plus forts.

Simplement patients.

Léon comprit alors quelque chose avec une douceur terrible.

Le système ne l’avait jamais trahi.

Il n’avait jamais promis de l’aimer.

Il s’était seulement trompé sur ce que protéger voulait dire.

Il se leva.

Ajusta machinalement son col, même sans veste.

Puis il ouvrit.

════════════════════

Le lendemain matin, son appartement était vide et prêt a accueillir quelqu'un d'autre.

Le lit n’avait pas été refait.

Le badge n’était plus sur la table.

Le casier du vestiaire avait été vidé avant la première prise de service, nettoyé, puis réattribué à un nouvel agent dont le nom avait remplacé le sien sur le tableau.

Personne ne demanda pourquoi.

La ligne commença à l’heure.

Les bacs furent ouverts.

Les consignes furent données.

Maëlle nota une panne mineure sur un chariot.

Dorian expliqua à un nouveau où ranger les fiches.

Sera regarda une fois le casier réattribué, puis détourna les yeux quand Monsieur Ravel entra dans le local.

Un autre homme enfila ses gants, prit sa place, et reçut les mêmes sourires que lui la veille.

La journée fut correcte.

Très correcte, même.

Le S.T.C avait protégé ses membres.

Il avait simplement cessé d’en être un.


Dans le registre de service, une seule mention avait été ajoutée.

[ Sujet relocalisé - Dossier clos. ]

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Les cris derrière les murs

════════════════════════════════════════

Les murs n’étaient jamais vraiment silencieux.

Dans les blocs résidentiels, ils laissaient passer les pas des unités, les ordres secs derrière les portes, les disputes arrêtées trop vite, les sanglots étouffés sous les couvertures. Ils retenaient mal les vies empilées les unes contre les autres. Ils absorbaient la peur, la fatigue, la faim, puis la rendaient la nuit, quand les couloirs devenaient trop longs et que les plafonniers vibraient dans une lumière malade.


Mais il existait d’autres murs.

Ceux des tunnels condamnés.

Ceux des hôtels abandonnés.
Ceux des stations dont les noms avaient disparu des cartes.
Ceux des bâtiments vidés après une brèche, murés de l’extérieur, avec encore des meubles renversés derrière les portes.

Ces murs-là ne laissaient pas passer les mêmes sons.

On y entendait parfois des griffes.


Pas toujours. Pas assez souvent pour qu’une patrouille soit envoyée à chaque fois. Pas assez clairement pour qu’un rapport survive plus longtemps qu’une annotation administrative. Mais assez pour que les gens apprennent à ne pas s’arrêter quand un bruit venait d’un étage censé être vide.

Un frottement lent derrière une cloison.

Un choc mou dans un conduit.

Un râle qui commençait presque comme une voix et finissait ailleurs.

Les anciens disaient que le premier réflexe était le pire : reconnaître.


Reconnaître une démarche.
Reconnaître une manche.
Reconnaître un morceau de veste.
Reconnaître la moitié d’un prénom dans un cri qui n’avait plus de bouche pour le porter correctement.

Un nécrotique n’avait pas besoin de ressembler à un monstre pour faire peur. C’était même l’inverse.

Le plus terrible venait de ce qu’il gardait.

Une taille humaine.
Deux épaules.
Des bras.
Des mains qui avaient un jour tenu quelque chose sans chercher à l’éventrer.

Puis venait le reste.

La tête tirée en arrière sous la masse du parasite. La peau pâle, tirée, macérée par l’emprise. Les doigts devenus griffes osseuses. Le torse ouvert comme si le corps avait été forcé de devenir une seconde gueule. Les côtes saillantes, les tissus déchirés, les mouvements trop simples d’une chose qui n’hésitait plus.


Quand un Headcrab sautait, il ne faisait pas seulement tomber quelqu’un.

Il retirait à ceux qui regardaient le droit de dire que cette personne était simplement morte.

Il y avait encore un corps.
Il y avait encore des sons.
Il y avait encore des gestes.

Et c’était précisément cela qui détruisait les témoins.

Une femme, dans une cité dont personne ne donnait plus le numéro, aurait reconnu son mari à sa manière de pencher l’épaule gauche. On disait qu’elle avait crié son nom avant que les unités n’ouvrent le feu. On disait aussi qu’elle avait cessé de parler pendant trois jours après avoir vu le corps s’écrouler.


Personne ne savait si l’histoire était vraie.

Elle revenait pourtant.

Sous d’autres formes. Avec d’autres noms. Dans d’autres couloirs.

Un enfant qui avait vu sa mère derrière une vitre blindée.

Un travailleur qui avait aperçu son binôme dans une zone inondée.
Un citoyen persuadé qu’un corps avait frappé derrière plusieurs cloisons avant de s’immobiliser près d’un ancien logement.

Plus tard, d’autres répétèrent l’histoire autrement.

Dans leur version, il n’avait plus seulement suivi des bruits dans les murs.

Il était “revenu”.


La plupart du temps, on coupait court.

On disait que les survivants inventaient des détails pour donner une forme à ce qui n’en avait pas. Les plus prudents refusaient d’y voir autre chose que des réactions simples.

Un choc dans une cloison.
Une voix trop proche.
Une source de chaleur derrière une porte.
Un corps vivant de l’autre côté d’un mur.

Le parasite n’avait pas besoin de comprendre.


Il lui suffisait de poursuivre ce qui bougeait encore.

On disait beaucoup de choses.

Surtout quand on avait peur de ce qu’un silence pouvait laisser entendre.

Les rapides, eux, ne laissaient pas le temps de reconnaître.

Ils arrivaient comme une erreur dans la perception. Un cri aigu, un choc contre du métal, une silhouette sans peau traversant une ouverture avant que l’œil accepte ce qu’il venait de voir. Là où les nécrotiques standards faisaient peur par ce qu’ils conservaient d’humain, les rapides terrifiaient par ce qu’ils avaient perdu.


La peau.
La lenteur.
La retenue.
La possibilité même de fuir proprement.

Certains juraient les avoir entendus dans les hauteurs, là où les gouttières vibraient sans vent. D’autres affirmaient que les grattements au-dessus des dortoirs n’étaient pas toujours des rats, ni des tuyaux fatigués. Quand un cri de rapide descendait dans une cage d’escalier, personne ne cherchait à savoir s’il venait d’un étage ou du plafond.

On courait.

Quand il restait quelque part où courir.

Les vénéneux, eux, faisaient naître une autre peur.

Plus basse. Plus instinctive.

On les décrivait rarement longtemps. Les gens changeaient de sujet avant d’arriver aux détails, comme si les mots suffisaient à attirer la chose. On parlait de pattes noires, de longs poils semblables à des piques, d’un cliquetis sec avant le saut. On parlait de corps qui ne répondaient plus correctement après la morsure. De jambes devenues lourdes. De mains incapables de serrer une arme. De bouches ouvertes sans air.


Le poison ne transformait pas seulement la peur en panique.

Il la rendait lente.

Et il y avait pire que le vénéneux seul.

Il y avait les corps gonflés qui les portaient.

Lents, courbés, presque pliés sous leur propre masse, ils avançaient avec plusieurs parasites accrochés sur le dos. Ceux qui les avaient vus disaient que cela ne ressemblait pas à un hôte, mais à un réservoir. Une chose humaine utilisée pour transporter d’autres choses. Une chair devenue support, nourriture, abri et arme à la fois.


Ces corps-là ne couraient pas.

Ils n’en avaient pas besoin.

Ils lançaient ce qu’ils portaient.

Et lorsque l’un des parasites noirs frappait une poitrine, un bras ou une gorge, le cri qui suivait n’était jamais long. Il se brisait vite. Le corps comprenait avant l’esprit.

Dans les zones abandonnées, il existait une règle que personne n’écrivait : ne jamais s’approcher d’un cri qui s’arrête trop brusquement.


Un cri qui continue peut être localisé.
Un cri qui s’arrête peut être rejoint.


════════════════════════════════════════

Certains sons revenaient plus souvent que les autres.

Pas les cris.

Les cris, on savait quoi en faire. On les classait mentalement dans la peur immédiate, celle qui serre la gorge et accélère les jambes. Un cri voulait dire courir, se taire, verrouiller une porte, s’éloigner d’un couloir ou baisser les yeux quand une unité passait ensuite avec du sang sur les bottes.

Non.

Ce qui revenait, dans les récits, c’étaient les détails inutiles.

Une main contre une vitre.

Trois coups espacés derrière une cloison.
Un corps qui s’arrêtait une seconde trop longtemps après un bruit.
Un nécrotique qui tournait la tête au moment exact où quelqu’un prononçait un prénom.

Ceux qui avaient vu la scène parlaient ensuite du prénom.

Ceux qui tentaient de l’expliquer parlaient du son.

Personne ne voulait de ces détails.

Ils gênaient.

Ils n’aidaient pas à survivre. Ils n’aidaient pas à obéir. Ils n’aidaient pas à oublier. Ils ne prouvaient rien et n’apportaient aucune réponse propre. Ils s’accrochaient seulement à la mémoire des témoins, comme une saleté sous un ongle.

Les récits ne naissaient pas toujours de rien.

C’était cela qui les rendait difficiles à tuer.

Un corps parasité ne bougeait pas comme une machine propre. Il avançait par à-coups, avec des déséquilibres brutaux, le haut du torse parfois trop lourd pour la direction imposée par le parasite. Les épaules tombaient, se relevaient mal, les bras traînaient avant de frapper avec une violence soudaine. Il y avait dans ces mouvements quelque chose d’assez humain pour tromper l’œil, et quelque chose d’assez faux pour le rendre malade.


Les sons n’aidaient pas.

Sous le parasite, la gorge pouvait encore produire des fragments. Des restes de mots. Des appels déformés. Des syllabes ralenties, écrasées, tirées à travers une bouche qui n’obéissait plus à celui qui l’avait possédée. Certains juraient avoir entendu “à l’aide”. D’autres un “mon Dieu” étouffé dans un râle. Il suffisait parfois d’un son presque reconnaissable pour que le cerveau reconstruise le reste.


C’était une cruauté supplémentaire.
Pas une preuve.

Une gorge humaine pouvait encore vibrer sans qu’une personne parle vraiment. Des nerfs pouvaient encore répondre sans volonté. Une main pouvait se refermer après un choc, un bruit, une tension musculaire imposée par le parasite. Le Headcrab n’avait pas besoin de comprendre le monde comme son hôte l’avait compris. Il lui suffisait d’utiliser ce qui restait.

Muscles.

Os.
Tendons.
Chaleur.
Faim.
Défense.

Mais ceux qui voyaient cela depuis un couloir sombre ne voyaient pas une explication.

Ils voyaient une manche connue.
Une façon de pencher le corps.
Un cri qui ressemblait trop à un mot.
Une pause dans le mouvement au moment exact où quelqu’un avait parlé.

Alors les histoires commençaient.

Dans un bloc d’habitation vidé après une contamination, un homme aurait juré qu’un nécrotique avait frappé derrière la même cloison pendant toute une nuit.


Deux coups.
Une pause.
Un troisième.

Le logement voisin était vide depuis des jours. Le nom sur la plaque avait été arraché. Les conduites derrière le mur portaient encore les traces d’un ancien passage de service, trop étroit pour un homme vivant, assez large pour transmettre les vibrations d’un corps enfermé ailleurs.

L’histoire circula moins d’une semaine.

Puis elle disparut.

Pas parce qu’elle avait été démentie.
Pas parce qu’elle avait été prouvée fausse.
Parce que tout le monde comprit rapidement qu’il valait mieux ne pas répéter qu’un bruit, une cloison et une ancienne adresse pouvaient suffire à faire croire qu’un corps était revenu chez lui.

Ailleurs, dans une station partiellement effondrée, une patrouille aurait neutralisé une femme changée depuis longtemps. Une autre survivante, cachée derrière un distributeur éventré, aurait murmuré un prénom sans le vouloir.


Au même instant, quelque chose tomba derrière elle.

Métal.
Verre.
Débris.
Personne ne sut vraiment.

Le corps s’arrêta.

Une seconde.

Peut-être deux.

Puis il reprit.

Elle retint le prénom.

Les autres retinrent le bruit.

Il suffisait de presque rien pour que les témoins détruisent eux-mêmes ce qu’ils avaient vu.

La peur allonge le temps.
La faim invente des gestes.
Le bruit fait tourner les têtes.
Les morts ne répondent pas.

C’était plus simple ainsi.

Il fallait que ce soit plus simple.

Les rapports, quand ils existaient, utilisaient d’autres mots. Ils parlaient de réflexes moteurs, de stimuli sonores, de contractions résiduelles, de comportement parasite conditionné. Une phrase pouvait suffire à enterrer une nuit entière de cris. Un terme technique pouvait nettoyer ce qu’un témoin n’arrivait plus à dormir en revoyant.

Ce n’était pas une personne.

C’était un organisme.

Ce n’était pas une réponse.

C’était une réaction.

Ce n’était pas un souvenir.

C’était un mouvement.

Les mots fonctionnaient tant qu’on les lisait sur une page.

Ils fonctionnaient moins bien quand le mur, derrière le lit, se mettait à gratter.

On racontait aussi des choses sur les soldats.

Pas souvent.

Presque jamais clairement.

Les citoyens savaient que certaines peurs coûtaient plus cher que d’autres. Voir un voisin parasité détruisait une famille. Voir un travailleur revenir ouvrait des questions sur les zones où on l’avait envoyé. Mais voir un soldat du Cartel avancé sous un Headcrab touchait à quelque chose que personne n’était censé formuler.

Les forces transhumaines n’étaient pas des citoyens.

Elles étaient ce que l’on montrait quand on voulait rappeler que l’humain pouvait être corrigé, amélioré, dépouillé de ses hésitations. Elles n’étaient pas censées trembler. Elles n’étaient pas censées supplier. Elles n’étaient pas censées revenir avec les doigts allongés en griffes et un parasite vissé au crâne.

Pourtant, dans certaines zones trop anciennes pour être contrôlées proprement, on disait que cela arrivait.

Le corps gardait l’armure.

C’était cela qui rendait la chose insupportable.

Les plaques, les sangles, les restes d’équipement, parfois même le vocoder. Une silhouette qui portait encore la forme de l’ordre, mais qui avançait maintenant avec la logique affamée d’un nécrotique.

Plus lent qu’un zombie ordinaire, disait-on.
Plus lourd.
Plus résistant.
Puis soudain trop rapide, sur quelques mètres, comme si quelque chose dans les muscles modifiés répétait encore un ancien ordre d’assaut.

Et parfois, sous les râles, la voix passait.

Cassée. Filtrée. Déformée par un appareil qui n’avait pas compris que son porteur n’existait plus.



“Infestation.”

Puis un grognement.

“Secteur non sécurisé.”

Puis le choc des griffes contre du béton.

“Biotiques…”


Puis plus rien d’articulé.

La plupart des gens refusaient d’y entendre autre chose qu’un dysfonctionnement.

Un reste de vocoder.
Des fragments de rapports.
Des mots enracinés trop profondément dans le conditionnement militaire pour disparaître avec le reste.

C’était rationnel.

C’était acceptable.

C’était surtout nécessaire.

Car si l’on commençait à imaginer qu’une voix pouvait encore tenter de signaler sa propre contamination, même une seule seconde, alors les cris derrière les murs devenaient plus difficiles à ignorer.

La plupart des récits s’arrêtaient là.

Une erreur de perception.
Une peur trop longue.
Un prénom murmuré au mauvais moment.
Un râle qui ressemblait à une syllabe.
Un mouvement auquel le deuil avait donné une intention.

Pour presque tout le monde, cela suffisait.

Les nécrotiques étaient des corps volés. Des morts utilisés par autre chose. Des pièges de chair. Rien de plus. Il n’y avait aucune consolation à chercher là-dedans, aucune promesse, aucun sens caché. Seulement Xen, la faim, la mutation et le parasite.

Mais il existait des endroits où même cette certitude se déformait.

Pas dans les quartiers surveillés.

Pas sous les caméras.
Pas dans les files calmes où chacun attendait sa ration sans relever la tête.
Pas entre deux tâches ordinaires, sous les néons d’un service encore fonctionnel.

Plus bas.

Plus loin.

Dans les caves où l’air ne circulait plus. Dans les couloirs oubliés sous les blocs condamnés. Dans les abris extérieurs où les survivants parlaient trop longtemps à voix basse. Dans les endroits où les gens avaient perdu assez de choses pour que l’horreur commence à ressembler à une réponse.

Là, certaines personnes ne racontaient plus seulement qu’un corps avait bougé.

Elles demandaient pourquoi il fallait appeler cela une fin.

Elles ne le criaient pas.

Elles ne l’écrivaient pas sur les murs.

Elles ne formaient pas de groupe reconnaissable, ne portaient pas de signe, ne donnaient pas de nom à ce qu’elles pensaient. La plupart n’auraient jamais osé répéter leurs mots devant une unité, ni même devant un citoyen encore assez sain pour avoir peur correctement.

C’étaient des phrases rapportées par des gens peu fiables.

Des fragments entendus derrière une porte.

Des idées attribuées à un survivant disparu, à une femme restée trop longtemps dans une zone murée, à un homme qu’on disait capable de regarder un nécrotique sans reculer.

Peut-être était-ce faux.

La plupart des histoires de ce genre étaient fausses.

Ou mélangées. Ou exagérées. Ou répétées par des gens qui avaient besoin de rendre plus monstrueux encore ceux qu’ils ne comprenaient pas.

Mais même les mensonges avaient une utilité.

Ils indiquaient ce que les gens craignaient possible.

Et, dans les endroits où les Headcrabs avaient laissé des bâtiments entiers à moitié vivants, la même peur revenait sous des formes différentes :

qu’un jour, quelqu’un ne fuie pas ;

qu’un jour, quelqu’un ouvre la porte ;

qu’un jour, derrière un mur trop mince, les cris ne soient pas seulement ceux d’une victime, mais ceux d’une personne restée là pour écouter.

La plupart des gens ne restaient jamais assez longtemps pour entendre davantage.

C’était ce qui les sauvait.


════════════════════════════════════════

Les vrais murmures ne remontaient presque jamais.

Ils ne passaient pas dans les files.
Ils ne traversaient pas les dortoirs.
Ils ne devenaient pas des plaisanteries basses, ni des histoires répétées pour faire peur aux plus jeunes.

Ils restaient là où ils étaient nés.

Dans les endroits où personne ne restait volontairement.
Dans les caves dont l’air avait tourné depuis trop longtemps.
Dans les anciens locaux de service où les néons morts pendaient encore au plafond.
Dans les abris extérieurs que les cartes ne corrigeaient plus.
Dans les pièces où même les affamés hésitaient avant d’entrer.

La plupart des gens ne savaient rien.

Et ceux qui savaient quelque chose préféraient en dire moins.

Pas par loyauté.
Pas par respect.
Par instinct.

Il existait des personnes que l’on évitait comme on évitait une conduite fissurée, un conduit qui grattait, ou une porte dont la poignée vibrait toute seule dans le noir. On ne savait pas toujours ce qu’elles avaient fait. On ne savait pas toujours ce qu’elles croyaient. Souvent, elles ne parlaient pas assez pour laisser une phrase entière derrière elles.

Mais les autres s’éloignaient quand même.

Un regard trop calme devant un corps parasité.

Une absence de recul là où tout le monde avait déjà reculé.
Une main posée trop longtemps sur une porte derrière laquelle quelque chose respirait mal.
Un silence qui ne ressemblait pas à de la peur.

Il y avait des signes que personne n’apprenait officiellement.

On les comprenait seulement quand il était déjà temps de partir.

Les nécrotiques étaient simples, en comparaison.

Ils grattaient.
Ils poursuivaient.
Ils mordaient.
Ils tombaient, parfois, quand on leur tirait assez dessus.

Ils tuaient parce qu’un parasite poussait la chair vers la chaleur, le bruit, le mouvement, la nourriture. Ils n’avaient pas besoin de patience. Ils n’avaient pas besoin d’idée. Ils n’avaient pas besoin de serrure.

Les vivants, eux, pouvaient attendre.

Et c’était cela que certains craignaient davantage.

On ne retrouvait presque jamais de témoignages complets.

Seulement des morceaux.

Un lit déplacé devant une trappe, mais pas pour la fermer.

Des planches retirées d’une bouche d’aération, rangées proprement contre un mur.
Une cage de transport vide, lavée, puis abandonnée dans une pièce où personne n’avait déclaré d’animal.
Des traces de nourriture déposées près d’un conduit, trop petites pour un humain, trop régulières pour des déchets.

Rien qui prouvait quoi que ce soit.

Rien qui tenait dans un rapport.

Rien qui méritait plus qu’une ligne prudente, quand quelqu’un avait encore envie d’écrire.

On trouvait parfois du papier.

Pas des manifestes.

Pas des prières.

Pas des ordres.

Même pas vraiment des notes.

Des mots séparés, pressés les uns contre les autres comme si celui qui les avait écrits avait oublié à quoi servait une phrase.



corps encore
pas brûler
attendre
chaleur stable
main continue
bouche inutile
peur retirée
ne pas finir


Puis plus bas, une ligne grattée jusqu’à trouer la feuille.

Sur un autre morceau :



ne pas appeler mort
ne pas appeler vivant
ne pas ouvrir devant les autres


Le reste était illisible.

Humidité.
Sang.
Moisissure.
Ou simplement la main de quelqu’un qui avait cessé d’écrire pour être compris.

Les gens qui trouvaient ces papiers ne les conservaient pas.

Ils les jetaient.
Ils les brûlaient.
Ils les laissaient là.

La plupart ne voulaient pas savoir si les mots avaient un sens.

Le sens était parfois pire que l’absence de sens.

Dans un abri sous un échangeur effondré, on aurait trouvé une pièce fermée de l’intérieur. Rien ne permettait de savoir depuis combien de temps elle l’était. Les murs portaient des traces de griffes, mais pas seulement du côté où l’on s’y attendait. Une table avait été poussée contre une bouche de ventilation.

Non pour la bloquer.

Pour la maintenir ouverte.

Au sol, il y avait plusieurs marques de genoux.

Face au conduit.

Comme si quelqu’un était resté là longtemps.

À attendre quoi, personne ne l’écrivit.

L’homme qui découvrit la pièce refusa d’y retourner. Quand on lui demanda ce qu’il avait vu, il répondit seulement qu’il n’y avait pas assez de sang pour expliquer l’odeur.

Puis il cessa de répondre.

Ailleurs, dans une basse-zone prise entre deux secteurs condamnés, une femme fut retrouvée vivante après trois jours d’isolement. Elle n’était pas blessée. Elle n’était pas infectée. Elle n’avait aucune trace de morsure.

C’était ce qui dérangeait le plus.

Elle ne demanda pas d’eau tout de suite.

Elle demanda si “ça” avait continué après son départ.


Personne ne comprit ce qu’elle voulait dire.

Ou personne ne voulut comprendre.

Elle avait gardé, serré dans sa manche, un morceau de tissu noirci par la saleté. On crut d’abord à un bandage. Puis on vit les petits traits dessus.

Pas des phrases.

Des comptes.

Une suite de marques verticales, groupées par nuits.

Sous certaines séries, un seul mot revenait.



encore

Rien d’autre.

Ce genre de chose n’arrivait presque jamais.

Ou bien cela arrivait plus souvent, mais ne remontait pas.

Les endroits capables de produire ces gens-là ne produisaient pas toujours des témoins. Et quand des témoins existaient, ils apprenaient vite que parler d’un nécrotique était plus facile que parler de quelqu’un qui l’avait attendu.

Un nécrotique faisait peur parce qu’il pouvait surgir.

Ces personnes-là faisaient peur parce qu’elles pouvaient choisir.

Choisir de ne pas prévenir.

Choisir de ne pas refermer.
Choisir de laisser un bruit approcher.
Choisir de regarder un corps volé et de ne pas y voir une profanation suffisante.

Même les survivants les plus endurcis les évitaient.

Même ceux qui dormaient près des conduits.
Même ceux qui savaient reconnaître le poids d’un rapide dans une ventilation.
Même ceux qui avaient déjà brûlé un proche sans avoir le temps de pleurer.

Il y avait une limite.

Pas morale, peut-être. Pas dans les mots. Les mots s’étaient usés depuis longtemps dans ces endroits.

Mais une limite de peau.

Une limite du ventre.

Quelque chose qui disait qu’un corps parasité devait provoquer le recul, la nausée, le feu ou la fuite. Que l’absence de dégoût était déjà une forme de contamination.

Pas par Xen.

Par autre chose.

On parlait peu de ceux qui franchissaient cette limite.

Quand on le faisait, c’était sans nom.

Un ancien homme des tunnels.

La femme derrière les grilles.
Celui qui gardait les portes ouvertes.
Celle qui comptait les cris.

Des désignations molles, changeantes, inutiles. Comme si donner un vrai nom à ces personnes risquait de les rapprocher.

On disait parfois qu’elles n’étaient pas folles.

C’était pire.

La folie aurait excusé des morceaux. Elle aurait donné une explication confortable, une fracture nette, une maladie assez grande pour contenir l’horreur.

Mais certaines savaient encore verrouiller une porte.
Certaines savaient encore mentir.
Certaines savaient attendre le bon moment pour parler, ou pour ne pas parler.

Elles n’avaient pas besoin de convaincre.

Elles avaient seulement besoin de trouver quelqu’un d’assez fatigué pour ne pas reculer tout de suite.

Alors, parfois, on retrouvait des détails.

Une serrure limée de l’intérieur.
Une alarme débranchée avec soin.
Des traces de pas menant vers un secteur condamné, puis rien au retour.
Une phrase griffée sous une table, si bas qu’il fallait s’agenouiller pour la lire.



il ne crie plus contre

La suite manquait.

Le bois avait été arraché.

Personne ne sut si la phrase parlait d’un homme, d’un corps, d’un parasite ou d’autre chose.

Personne ne chercha longtemps.

Il y avait des absences qui valaient mieux que des réponses.

Ce que ces gens voyaient dans les nécrotiques, personne de sain n’aurait pu le formuler sans salir sa propre bouche.

Peut-être rien.

Peut-être une suite.

Peut-être une manière de ne plus être seul avec la peur.

Peut-être seulement une excuse pour ouvrir des portes qu’ils auraient dû condamner.

C’était cela qui les rendait plus dangereux que les monstres derrière les murs.

Les nécrotiques ne promettaient rien.

Ils venaient.

Ils grattaient.

Ils consumaient.

Puis ils continuaient jusqu’à tomber.

Les vivants, eux, pouvaient donner à l’horreur une raison d’entrer.

Dans les rares endroits où l’on parlait encore de ces choses, on ne donnait pas de consigne longue.

On ne racontait pas l’histoire entière.

On ne cherchait pas à comprendre.

On disait seulement :

Ne reste pas avec quelqu’un qui écoute trop près d’une porte vide.


Ne dors pas dans une pièce où les conduits ont été dégagés de l’intérieur.

Ne ramasse pas les notes trouvées près des grilles.

Et si une personne te dit que les cris ont changé de sens, ne réponds pas.

Pars.

Parce que certaines idées ne se transmettaient pas comme des mots.

Elles se transmettaient comme une porte qu’on laisse entrouverte.

Dans la plupart des cités, ce genre de porte finissait derrière du béton, du feu ou un oubli prudent.


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À Cité 24, les murs étaient différents.

Ils ne suintaient pas l’humidité des vieilles cités. Ils ne portaient pas toujours les mêmes couches de peinture écaillée, les mêmes câbles apparents, les mêmes traces noires laissées par des années d’incidents réparés trop vite. Ici, beaucoup de choses semblaient neuves.

Trop neuves, parfois.

Les façades étaient claires. Les lignes droites. Les couloirs entretenus avec une précision qui rendait la saleté presque suspecte. Les jardins synthétiques restaient verts même lorsque le ciel ne l’était pas. Les quartiers résidentiels, plus spacieux que dans d’autres cités, donnaient aux citoyens autorisés à y vivre une illusion de distance, de calme, presque de récompense.

Au-dessus, la Citadelle inachevée dominait déjà les reliefs.

Elle montait lentement dans l’air froid de Genève, structure immense d’acier argenté, promesse verticale d’un ordre qui n’avait pas encore besoin d’être terminé pour peser sur toute la ville.

Cité 24 était une vitrine.

Et comme toutes les vitrines, elle ne supportait pas les traces de doigts.

Les histoires venues des zones basses n’y trouvaient presque jamais de place. Elles s’éteignaient dans les procédures, dans les regards qui invitaient à se taire, dans le confort fragile accordé à ceux qui savaient rester dignes de le recevoir. Ici, une peur trop visible faisait mauvais effet. Un citoyen qui tremblait sans raison attirait moins la pitié que l’attention.

On pouvait vivre mieux qu’ailleurs.

C’était vrai.

On pouvait aussi perdre ce privilège.

Cela suffisait à rendre les conversations prudentes.

Les rumeurs de nécrotiques restaient donc loin de la surface propre de la cité. Elles appartenaient aux autres endroits : aux tunnels, aux blocs condamnés, aux stations murées, aux zones que les cartes publiques simplifiaient jusqu’à les faire disparaître. Les citoyens de Cité 24 n’avaient pas besoin de ces histoires. Ils avaient leurs horaires, leurs logements, leurs files ordonnées, leurs contrôles polis, leurs caméras bien intégrées aux angles des bâtiments.

La peur y était plus présentable.


Pas moins réelle.

Lorsqu’un incident survenait, il ne devenait pas une histoire.

Il devenait un périmètre.

Un message bref.

Une restriction d’accès.
Une intervention discrète.
Une porte temporairement condamnée, puis repeinte avant que les voisins aient le temps de poser trop de questions.

C’est ainsi que l’affaire du niveau technique fut d’abord traitée.

Il ne s’agissait pas d’un quartier pauvre, ni d’un bloc abandonné. Le bâtiment se trouvait en périphérie d’un secteur résidentiel récent, près d’une ligne de service longeant d’anciens soubassements genevois. À la surface, tout était propre : hall lumineux, parois lisses, ascenseur silencieux, plantes artificielles dans des bacs alignés.

En dessous, les choses étaient plus anciennes.

La ville nouvelle reposait sur des couches que personne ne montrait aux citoyens. Des parkings murés. Des accès de maintenance hérités. Des couloirs techniques réutilisés, condamnés, rouverts, puis condamnés encore selon les besoins des travaux. Le Cartel construisait vite et proprement, mais même une vitrine avait besoin d’un envers.

Le premier signalement vint d’un agent d’entretien.

Pas un cri.

Un bruit régulier derrière une cloison basse, dans un local de circulation d’air.

Rien d’assez fort pour provoquer une évacuation. Rien d’assez clair pour justifier la panique. Le genre de son qu’une personne raisonnable attribue d’abord à une conduite, à une pompe, à une dilatation du métal. Le genre de son que l’on préfère signaler une fois, puis oublier.

Le bruit revint le lendemain.

Puis le surlendemain.

Pas toujours à la même heure. Pas avec une régularité parfaite. Seulement assez souvent pour que l’agent cesse d’entrer seul dans le local.

Une équipe ouvrit finalement le panneau de service.

Derrière, il n’y avait pas de conduite fissurée.

Il y avait un espace étroit, ancien, non indiqué sur les plans distribués au personnel ordinaire. Un vide entre deux structures, trop bas pour se tenir droit, assez large pour qu’un corps s’y traîne. L’air qui en sortit portait une odeur que les produits d’entretien ne purent pas masquer tout de suite.

On ferma le couloir.

On demanda aux résidents de ne pas s’attarder.

On parla d’un défaut technique.

Ce n’était pas entièrement un mensonge.

Les équipes descendirent par un accès secondaire. Les caméras internes perdaient le signal après quinze mètres, probablement à cause de la structure ancienne et des interférences du réseau inférieur. La lumière portative révélait des murs bruts, humides malgré les isolants récents, des câbles fixés trop proprement sur une pierre qui n’avait pas été faite pour eux.

Plus bas, on trouva des traces.

Pas des symboles.

Pas des inscriptions assez nettes pour mériter une interprétation.

Des passages répétés, surtout. Des zones où la poussière avait été frottée par des genoux, des coudes, des corps qui avaient avancé trop près du sol. Des fragments de matière organique séchée dans les angles. Des griffures sur une grille, nombreuses, désordonnées, faites depuis les deux côtés.

La grille aurait dû être verrouillée.

Elle ne l’était plus.

Quelqu’un avait limé la partie basse du mécanisme. Avec patience. Avec un outil médiocre. Sans chercher à rendre l’ouverture facile, seulement possible.

Derrière la grille, le tunnel s’élargissait.

C’est là qu’ils trouvèrent le premier corps.

Il n’était pas parasité.

Pas encore.

Un homme adulte, maigre au point de rendre l’âge difficile à estimer, mort depuis plusieurs jours. Aucune tenue officielle. Aucun document complet. Les mains présentaient des coupures anciennes et des traces métalliques sous les ongles. Il avait gardé contre lui un morceau de plastique transparent, plié plusieurs fois.

À l’intérieur, il y avait du papier.

L’humidité avait mangé une partie de l’encre.

Le reste ne disait presque rien.



pas dehors
pas aux lumières
attendre le mur

ne pas dire mort

si ça gratte encore


La dernière ligne se perdait dans une tache brunâtre.

Un peu plus loin, dans une ouverture latérale, on entendit un râle.

La neutralisation dura moins d’une minute.

Un nécrotique standard, très dégradé, enfermé dans un renfoncement qui communiquait avec plusieurs conduits étroits. Le Headcrab était fixé depuis longtemps. Le corps ne possédait plus assez de force pour se déplacer correctement, mais les bras répondaient encore avec une violence sèche dès qu’un bruit approchait.


Il frappait les parois.

Pas un code.

Pas un appel.

Seulement la réaction d’une chose coincée, excitée par les sons, les vibrations, les présences vivantes trop proches.

Mais dans un mur, même un geste sans intention peut devenir un message.

Et quelqu’un, avant de mourir, avait visiblement passé assez de temps à l’écouter.

On retrouva près du renfoncement une boîte métallique posée sur le côté. Elle contenait de petits objets inutiles : boutons, morceaux de tissu, éclats de verre poli, une photographie sans visage reconnaissable, grattée jusqu’à effacer les traits. Tout cela avait été rangé avec un soin absurde, presque tendre.

Rien ne permettait de dire pourquoi.

Rien ne permettait de relier ces objets au corps parasité.

Rien ne permettait non plus d’ignorer complètement leur présence.

Les rapports préliminaires restèrent courts.



Menace biologique neutralisée.
Un civil décédé retrouvé en zone technique non autorisée.
Présence de débris personnels sans valeur exploitable immédiate.
Indices d’ouverture volontaire d’un accès condamné.
Aucune propagation confirmée vers les niveaux résidentiels.


La dernière ligne fut celle que l’on répéta aux personnes qui avaient besoin d’être rassurées.

Aucune propagation confirmée.


La cité pouvait continuer.

Les ascenseurs reprirent leur service. Le local de circulation d’air fut fermé, nettoyé, scellé derrière un panneau neuf. Les résidents reçurent une consigne de déplacement temporaire, présentée avec suffisamment de calme pour qu’elle ressemble à une formalité. Deux agents d’entretien furent réaffectés. Le hall conserva sa lumière blanche. Les jardins synthétiques ne changèrent pas de couleur.

En surface, Cité 24 resta ce qu’elle devait être.


Propre.

Stable.

Digne.

Mais les corps, eux, ne restèrent pas à la surface.

Le nécrotique fut transféré pour analyse. Le civil retrouvé dans le tunnel suivit un autre circuit, plus administratif, moins urgent. Les objets furent placés sous scellés, non parce qu’ils expliquaient quoi que ce soit, mais parce que personne ne voulut prendre la responsabilité de les jeter avant qu’un supérieur ait décidé qu’ils ne signifiaient rien.

Dans le formulaire de transfert, une case avait été cochée avec prudence.


Comportement associé non déterminé.

La formule était parfaite.

Elle ne disait pas qu’un homme avait attendu près d’un nécrotique.

Elle ne disait pas qu’une grille avait été ouverte de l’intérieur.

Elle ne disait pas que des mots humides parlaient de mur, de grattement et de mort à ne pas nommer.

Elle disait seulement que quelque chose, autour du corps, ne s’expliquait pas assez vite.

Et dans une cité construite pour donner l’impression que tout avait sa place, cela suffisait déjà à salir le dossier.


════════════════════════════════════════

Le laboratoire ne gardait pas les odeurs longtemps.

C’était l’un de ses avantages.

Les surfaces étaient conçues pour être lavées vite. Les tables ne retenaient rien. Les instruments retrouvaient leur place après chaque usage. Les éclairages ne tremblaient pas. Il n’y avait ni conduits apparents, ni murs tachés, ni plafonds trop bas pour donner l’impression qu’une chose pouvait attendre au-dessus.


Ici, les corps perdaient une partie de leur histoire.

Ils devenaient plus simples.

Un numéro.
Un état.
Une origine.
Une classification.
Une série de lésions.

Le nécrotique transféré depuis le niveau technique fut traité comme les autres : avec prudence, distance, méthode. Rien dans son apparence ne justifiait une exception. Il était dégradé, incomplet, maintenu assez longtemps dans un espace trop étroit pour que les tissus aient pris une rigidité irrégulière. Le parasite avait été fixé avant extraction. La cage thoracique, déjà ouverte par la mutation, révélait une altération avancée des structures internes.

On nota la position des bras.

On nota l’usure des griffes.

On nota les traces de frottement sur les avant-bras et les coudes, compatibles avec des déplacements répétés dans un espace réduit.

On nota également les fractures anciennes, la perte de masse musculaire, la dégradation du cou, les lésions profondes autour du crâne.

Rien ne parlait.

Rien ne répondait.

Rien n’attendait.

Il fallait parfois écrire ces évidences autrement, parce que les évidences seules n’empêchaient pas les erreurs de revenir.

Le corps avait frappé les parois parce qu’un bruit l’excitait.

Il avait tourné parce qu’une vibration passait dans le mur.

Il avait contracté la main parce que les tendons, les nerfs et les restes de commande motrice pouvaient encore produire un mouvement sous certaines stimulations.

Un cadavre parasité ne devenait pas mystérieux parce qu’un témoin avait peur.

Mais la peur avait cette capacité de déposer du sens sur n’importe quelle surface disponible.

Même sur une table d’acier.

Les objets retrouvés près du tunnel furent examinés séparément.

Boutons.
Tissu.
Verre poli.
Photographie grattée.
Papier humide.

Aucun symbole identifiable.
Aucune structure.
Aucune indication d’un réseau.
Aucune phrase complète permettant d’établir une intention stable.

Le plastique transparent qui protégeait les papiers avait mieux résisté que le reste. L’encre, non. Plusieurs mots demeuraient visibles, espacés par des zones mortes où l’humidité avait avalé les lignes.

On ne pouvait pas reconstruire un texte.

On pouvait seulement constater qu’une main avait écrit.

Et qu’elle l’avait fait près d’une chose qui aurait dû suffire à faire fuir.

Le civil retrouvé dans le tunnel ne portait aucune morsure récente. Aucune trace de parasitation. Aucune lésion compatible avec une attaque directe du nécrotique au moment de la mort. Les premières hypothèses restaient pauvres : déshydratation, épuisement, infection ancienne, exposition prolongée à un environnement non sécurisé.

Il était mort près du danger.

Pas par lui.

C’était le détail le moins utile du dossier.

Donc le plus difficile à ranger.

On pouvait expliquer une fuite.

On pouvait expliquer une erreur.

On pouvait expliquer un citoyen coincé, blessé, paniqué, incapable de retrouver la sortie.

On expliquait moins bien le papier plié contre la poitrine, la grille limée, la bouche d’aération maintenue ouverte, les objets rangés dans une boîte métallique à quelques mètres d’un nécrotique encore réactif.

Rien ne prouvait une intention claire.

Mais l’absence de preuve ne nettoyait pas toujours une scène.

Parfois, elle la rendait seulement plus silencieuse.

Le rapport préliminaire resta prudent.

Il devait l’être.

Trop de mots auraient donné une forme à ce qui n’en méritait peut-être aucune. Trop peu auraient laissé croire que les détails n’avaient pas été vus. La bonne formulation devait tenir entre les deux : assez précise pour fermer le dossier, assez sèche pour ne pas nourrir ce qu’il contenait.

L’extrait final fut classé avec le reste.

Pas diffusé.

Pas commenté.

Seulement ajouté.



EXTRAIT — RAPPORT D’ANALYSE PARTIEL

Origine du prélèvement :
Cité 24 — niveau technique inférieur, secteur résidentiel périphérique.

Sujet A :
Nécrotique standard neutralisé.
Parasite fixé puis retiré pour examen séparé.

État général :
Dégradation avancée du corps hôte.
Altération majeure de la région crânienne.
Ouverture thoracique complète, compatible avec mutation nécrotique standard.
Usure importante des extrémités supérieures, particulièrement au niveau des doigts et des avant-bras.

Observation motrice :
Contractions résiduelles obtenues après stimulation sonore et vibration de surface.
Aucune orientation stable vers la source.
Aucun schéma volontaire démontrable.
Aucune autonomie du sujet initial.

Conclusion retenue :
Réactivité neuromusculaire résiduelle sous contrôle parasitaire antérieur.
Aucun élément exploitable permettant d’établir une continuité cognitive du sujet hôte.
Aucune preuve de reconnaissance, d’intention ou de réponse consciente.

Sujet B :
Civil décédé retrouvé à proximité de la zone de confinement informelle.
Absence de parasitation.
Absence de blessure létale récente attribuable au Sujet A.
Cause probable du décès : exposition prolongée / état physiologique dégradé / facteurs environnementaux.

Objets associés :
Fragments personnels sans valeur opérationnelle immédiate.
Notes manuscrites partiellement illisibles.
Aucune structure organisationnelle identifiable.
Aucun symbole récurrent exploitable.

Mention complémentaire :
Comportement associé non déterminé.
Maintien sous classification interne recommandé.


Il existait une autre forme de proximité.

Moins visible.

Plus propre.

Elle ne consistait pas à rester agenouillé devant un conduit, ni à nourrir quelque chose derrière une grille. Elle ne portait pas l’odeur des caves, la moisissure des abris extérieurs ou les mots incohérents griffés sur du papier humide.

Elle pouvait apparaître sous une lumière stable.

Dans une pièce lavée.

Entre deux instruments rangés à leur place.

Dans un rapport corrigé avant diffusion.


C’était cela qui la rendait plus dangereuse.

Un délire, au moins, avait le mauvais goût de se montrer. Il tremblait dans la voix, débordait dans les gestes, salissait les murs, effrayait ceux qui l’entendaient. On pouvait le signaler. On pouvait s’en éloigner. On pouvait regarder la personne qui parlait et comprendre qu’elle avait franchi quelque chose.

La méthode, elle, ne criait pas.


Elle classait.

Elle isolait.

Elle comparait.

Elle retirait les mots trop faibles, les remplaçait par d’autres plus précis, puis continuait.

Une personne perdue pouvait appeler un nécrotique autrement qu’un mort et être écartée pour cela.

Une personne instruite pouvait observer le même corps, les mêmes contractions, les mêmes réactions parasites, puis se demander jusqu’où allait réellement la rupture entre l’hôte et ce qui l’utilisait.

Pas par foi.

Pas par adoration.

Pas même par cruauté visible.

Par rigueur.


Et c’était parfois pire.

Car la rigueur ne rendait pas toujours une pensée moins dangereuse. Elle pouvait seulement lui donner une forme acceptable.

Un fou ouvrait une porte parce qu’il avait cessé de comprendre ce qu’il y avait derrière.

Une personne méthodique pouvait l’entrouvrir pour vérifier si la peur avait correctement décrit ce qu’elle refusait de regarder.

L’une était facile à haïr.

L’autre pouvait signer un rapport.


Et certaines phrases, même justes, ressemblaient trop à des portes.

La dernière page n’était pas imprimée de la même manière.

Elle portait une note ajoutée après relecture, plus courte, plus serrée. Quelques mots avaient été barrés avant d’être remplacés. Le trait d’encre était propre. Pas nerveux. Pas hésitant. Simplement nécessaire.



NOTE MANUSCRITE — AJOUT AU DOSSIER

Les formulations “appel”, “attente” et “réponse” sont à exclure des synthèses.

Les phénomènes observés relèvent d’une réactivité résiduelle du corps hôte et/ou de comportements post-parasitaires simples.

La proximité du Sujet B avec le Sujet A ne permet pas d’établir une relation fonctionnelle stable.

Ne pas extrapoler à partir des objets retrouvés.

Ne pas intégrer les fragments manuscrits à une lecture interprétative.

Aucune continuité du sujet initial.
Aucune intention démontrable.
Aucune valeur rituelle établie.

[segment barré]

Le maintien volontaire d’une proximité prolongée avec le Sujet A reste l’élément le plus préoccupant du dossier.

Reformulation recommandée :
Présence civile prolongée en zone contaminée, motivation inconnue.

Anneliese Volkova — Directrice Adjointe Xénobiologie


Après cela, il n’y eut rien.

Pas de conclusion plus large.

Pas d’avertissement.

Pas de nom donné à ce qui avait été trouvé sous le bâtiment.

Le panneau du local technique fut remplacé. Les résidents cessèrent de poser des questions. Les couloirs gardèrent leur lumière propre. La Citadelle continua de monter au-dessus de Genève, lente et brillante, comme si rien sous ses fondations ne pouvait réellement la salir.

Les murs de Cité 24 redevinrent silencieux.

Ou assez silencieux.

Car il existe des choses que l’on n’entend plus dès qu’elles sont correctement classées.

Des griffes derrière une cloison.

Un cri arrêté trop vite.

Une note humide sans phrase complète.

Un vivant mort à quelques mètres d’un nécrotique, sans avoir fui.

Et quelque part, dans un dossier fermé, une ligne qui disait seulement :


Comportement associé non déterminé.

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